Libération (Casablanca)

Maroc: Ils vivotent avec des petits trafics

J. P

2 Avril 2008


Ils sont nombreux à la terrasse du café, dans la même situation, plus ou moins jeunes, plus ou moins chanceux. «Génération oubliée», vivant de petits trafics, éventuellement de délits ou encore de la générosité d'un frère émigré. Le peu d'argent qu'ils ramassent chaque jour sert à rendre leur quotidien un peu moins gris. «On achète des cigarettes et des cafés, au bout du compte, on n'a même pas de quoi s'habiller», ajoute-t-il en souriant jaune.

Bien qu'ils s'occupent à décortiquer les journaux qui leur tombent sous la main, ils ne nourrissent pas de grands espoirs quant à l'influence de la politique sur leur destin. Ils traitent les affaires publiques avec une ironie qui en dit long sur leur désillusion.

Ali quitte exceptionnellement son «périmètre» pour aller se balader à la corniche avec Abdelhadi, l'un de ses collègues motorisés pour boire de l'alcool « et regarder les filles qui sont plus belles là-bas». Ces filles qu'il siffle lorsqu'elles passent, tout en sachant que ses «Said!» et autres «Driss!», destinés à leur faire tourner la tête, resteront sans effets. «De temps en temps, j'en vois traîner sans but précis autour de la gare, je leur propose de venir dormir à la maison et je leur offre à manger» précise-t-il, le sourire aux lèvres.

Mais ce tableau en noir et blanc d'un parcours décousu, ne doit pas faire oublier que la vie est plus forte. En conteur hors pair, Ali divertit tous les soirs devant la mosquée de sa rue, une bande de jeunes habitués en leur racontant avec un jeu d'acteur inimitable tour à tour, son quotidien, l'actualité, ou encore les péripéties d'autres habitants du quartier.

Pour Nasser, l'épicier du quartier, leur histoire se résume à celle de la cigale dans la fable de Lafontaine «C'est entièrement de leur faute. L'école ne donne pas tout, moi je l'ai quittée en 5ème année, vous savez? Mais dès lors, j'en ai profité pour travailler à la maison, aider mon père, ceux-là n'ont fait que prendre du «bon temps», boire et fumer. Ils ne sont pas sérieux. Maintenant, ils récoltent les fruits. Il n'y a qu'à voir la nouvelle génération, ils reproduisent les mêmes erreurs.»

L'éclatement des structures familiales, la confrontation avec le mode de vie «bohème» des riches de la ville, la concentration urbaine ont fait naître autant d'espoirs que de doutes.

Des fléaux absents des campagnes s'yrépandent inlassablement. L'anonymat, la confidentialité font naître différentes formes de déviances qui alimentent le cercle vicieux de l'exclusion.

L'homme est séparé de la terre par une large couche de bitume. Il n'est plus maître de son travail et doit rechercher à tout prix «l'employeur». La concurrence est telle, que les salaires paraissent dérisoires comparés au coût de la vie. La frustration s'accroît avec les moyens de communication qui réduisent les distances. Elle polarise la population sur les questions de moralité, autant que sur le plan économique. Et nombreux sont ceux qui y perdent leur temps.

«Parfois, conclut Ali, je me demande si je ne fais pas mieux de partir dans l'autre sens, pour me construire une vie à la campagne. Mais je crois que c'est trop tard.»

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