N. S., A.Mohamed
3 Avril 2008
Comores — De Mayotte où il s'était enfui «en catimini», l'ancien homme fort d'Anjouan a été évacué à La Réunion par les autorités françaises. Les Comoriens, en colère, réclament son retour dans l'archipel pour être jugé. Des émeutes «anti-françaises» ont éclaté à Mayotte et sur l'ensemble du territoire comorien La situation est tendue aux Comores, mais aussi La Réunion.
L'opération militaire de la semaine dernière qui a permis de reprendre le contrôle d'Anjouan a marqué le début de la crise comorienne, qui s'enlise. Il s'agit cette fois d'un imbroglio diplomatique mettant aux prises les autorités françaises aux dirigeants comoriens, qui crient à l'injustice. Dans l'archipel des Comores, que ce soit à Moroni, Mutsamudu, Fomboni et Manoudzou, c'est une colère généralisée qui a éclaté après la guerre. Même à Mayotte, territoire sous administration française, de graves émeutes ont eu lieu... Le Secrétaire d'État français à l'outre-mer, Yves Jégo a eu fort à faire en tentant d'apaiser la colère à Mayotte.
Le rôle «ambigu» que joue la France vis-à-vis de l'ancien homme fort d'Anjouan, le colonel Mohamed Bacar, est a la base de cette poussée de révolte dans l'archipel des Comores. En effet, peu après la libération d'Anjouan, le 25 mars, par l'Armée nationale de développement de l'Union des Comores, avec l'appui de la coalition des forces tanzanienne et soudanaise (mandatée par l'Union africaine) et du soutien logistique de la France et des États-Unis, une véritable chasse à l'homme devait être déclenchée afin de retrouver le colonel Bacar et ses principaux lieutenants, que les autorités comoriennes veulent juger pour crimes divers.
Après la confirmation des rumeurs selon lesquelles le «colonel rebelle», traqué depuis plusieurs jours, se trouvait bel et bien à Mayotte, en compagnie d'une vingtaine de ses hommes, des manifestations ont commencé. «L'arrivée de Bacar à Mayotte a déclenché des émeutes, plusieurs centaines de personnes originaires d'Anjouan accusant les autorités françaises de protéger le «dictateur». «Des ressortissants français ont été blessés», raconte un enseignant originaire de l'Hexagone et qui travaille à Mayotte.
D'autres témoins racontent que des mouvements d'hostilité spontanée envers les Français sont aussi survenus, à Anjouan et dans la Grande Comore. Près d'un millier de personnes s'est réuni Place de l'Indépendance à Moroni «pour réclamer avec véhémence le retour du Colonel Mohamed Bacar afin qu'il soit jugé en territoire comorien».
Ali Youssouf, responsable d'une radio communautaire, explique la colère «justifiée» des Comoriens. Selon lui, le peuple sent qu'il y a eu un traitement de faveur de la France vis-à-vis de Bacar. «Comment Bacar est-il entré miraculeusement à Mayotte accompagné de 23 de ses soldats armés jusqu'aux dents, sans que personne ne les remarque ? Ils ont passé la nuit tranquillement avant de se présenter eux-mêmes à la police française pour une demande d'asile le lendemain à Mayotte. Tout cela ne tient pas debout.»
Face aux vives protestations des Comoriens de Mayotte, les autorités françaises ont décidé d'évacuer le colonel Bacar vers La Réunion en fin de semaine dernière. Et samedi, le tribunal de St-Denis a déclaré nulle, pour vice de procédure, la poursuite engagée contre Bacar pour «séjour sans titre, importation, port et transport d'armes prohibées».
Toutefois, le colonel Bacar n'est pas libre pour autant. Le «colonel rebelle» et ses hommes resteront assignés à résidence en attendant «l'examen de leur demande d'asile politique par les officiers de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides (OFPRA)».
Selon le secrétaire d'État français à l'Outre-mer, Yves Jégo, qui s'est rendu à Mayotte et à La Réunion dans le sillage de la crise comorienne, le parquet de Saint-Denis fera appel du jugement annulant la procédure contre l'ex-homme fort d'Anjouan, sans préciser s'ils seraient renvoyés aux Comores au cas où leur demande serait rejetée.
À La Réunion aussi, les manifestations et les réactions ont été virulentes. Plus d'une centaine de manifestants massés à l'extérieur du tribunal de St Denis ont accusé la France d'être «complice» de l'ex-président déchu d'Anjouan. La communauté comorienne, mais également une partie de la classe politique réunionnaise ont réagi assez vivement contre ce qu'ils qualifient «d'injustice permanente dont est victime l'archipel des Comores depuis son indépendance».
Selon le ministre comorien de la Justice Mourad Said Ibrahim, la France vient de «dérouler le tapis rouge pour soustraire Bacar à la justice comorienne», alors qu'elle a elle-même aidé l'Union des Comores à le déloger de la présidence d'Anjouan. De par ses actes, la France «humilie le peuple comorien. Or, ce sont ces actes d'humiliation qui finissent par provoquer la haine. On a vu ce qui s'est passé en Côte d'Ivoire »
À la télévision mahoraise, Yves Jégo a essayé de calmer la colère grandissante dans l'archipel : «La France n'a pas la preuve que M. Bacar est coupable de ce qu'on lui reproche ( ) Les Comores appliquent encore la peine de mort.» Il a aussi ajouté que «les Comores ne représentent aucun intérêt pour la France ! L'époque des mercenaires français est terminée !»
Cette déclaration n'a pas réussi à apaiser la tension. Pour les dirigeants comoriens, il existe plusieurs zones d'ombre qui subsistent entourant la fuite vers Mayotte de Bacar et de ses 22 hommes. Yves Jégo assure que Mohamed Bacar s'était rendu à Mayotte par ses propres moyens, soit en kwassa-kwassa (NdlR embarcation de fortune). Mais cette explication est jugée trop simpliste.
Selon les Comoriens, la vedette ultrarapide qui a exfiltré le colonel Bacar et ses hommes venait directement de Mayotte. Une information reprise par Paul Vergès, qui condamne, comme d'autres politiques réunionnais, l'exil de Bacar à La Réunion. «Comment admettre que l'on puisse intercepter assez facilement les kwassa-kwassa des clandestins comoriens (14 000 interceptions en 2007), mais pas la vedette de Mohamed Bacar et de ses 22 gendarmes fortement armés ?»
Ironiquement, Bruno Testa du Journal de l'île de La Réunion, relevait que l'Etat français invitait, récemment, les Mahorais à considérer «les avantages comme les inconvénients» de la départementalisation. Selon lui «au train où va l'immigration clandestine, je ne vois pas bien comment Mayotte pourrait rester très longtemps française. À moins de donner la nationalité française à tous ceux qui arrivent sur le sol de Mayotte. Si c'était le cas, il n'est pas impossible qu'un jour ou l'autre, tous les citoyens comoriens deviennent français de fait. Pourquoi ne pas devancer le mouvement et faire de tout l'archipel des Comores une région française ? Cela éviterait les déplacements de populations et les tragédies qui vont avec. Ou, si l'on trouve la solution trop «néo-colonialiste», la France pourrait adhérer à la République des Comores !»
Dans la base aérienne 181 où il est assigné à résidence, sous la protection des gendarmes de St-Denis, Mohamed Bacar attend son sort, le regard perdu entre la France, où résident depuis plusieurs mois, sa femme et ses cinq enfants et Anjouan où se trouvent ses anciens compagnons qui rêvaient d'autonomie. Si sa demande d'asile échoue en France, le colonel Bacar pourrait se tourner vers l'Afrique du Sud. Une chose est sûre : il ne veut plus retourner aux Comores.
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