Ayoub Akil
5 Avril 2008
Le gouvernement algérien s'acharnait contre les démocrates, les communistes et la mouvance moderne qui voulaient faire avancer l'Algérie.
Chérifa Khadar revient sur ce sujet.
Libé: Pouvez-vous nous raconter ce qui s'est passé au juste dans votre famille?
Chérifa Khadar: Le 24 juin 1996, ma soeur et mon frère ont été assassinés par un groupe terroriste. Ce groupe avait décidé que ma famille devrait être exécutée pour son attitude anti-islamiste. Ma mère a été condamnée parce qu'elle était supposée être une hypocrite et une mécréante. Parce qu'elle était une femme musulmane pratiquante mais qui n'inculquait pas les principes de la religion à ses enfants. Elle avait aussi une fille qui ne portait pas de voile et qui était non pratiquante. Son fils lui aussi ne faisait pas sa prière. Mon frère a été ciblé parce qu'il était supposé être milliardaire et refusait de subventionner les terroristes. Ma soeur a été condamnée vu qu'elle a été une avocate et refusait de prendre la défense les terroristes. Moi-même, j'étais condamnée parce que j'étais responsable de la cellule des élections au niveau de la wilaya de Blida. Et les gens qui ne me connaissaient pas avaient découvert ce que je faisais. Alors qu'à l'époque, il ne faisait pas bon d'être fonctionnaire, il ne fallait pas que les gens le sachent aussi. Donc nous avions plusieurs bonnes raisons d'être exécutés par les terroristes islamistes.
Le groupe s'est introduit dans notre maison. les terroristes ont commencé tout d'abord par prononcer leurs prêches : ce que nous devions faire et ce que nous ne devions pas faire. Pourquoi nous avions un poste-télé, mon frère n'a pas le droit d'avoir un paquet de cigarettes sur lui, c'était à peu près deux heures de prêche, d'ordre, d'instructions, d'injonctions. Et puis, ils ont torturé mon frère jusqu'à ce que mort s'ensuive. Et après sa mort, ils l'ont égorgé. Ensuite, ils ont attaqué ma soeur, lui ont lié les mains derrière le dos, ils l'ont allongée sur un lit probablement pour la violer. En ce moment-là, j'ai réussi à prendre la fuite. Et quand je suis revenue, j'ai appris ce qui s'est passé après mon départ. L'un des terroristes avait persuadé ses complices de partir car la fille, s'agissant de moi, s'est enfuie. Ils avaient tiré sur ma soeur, ma mère et ma nièce. Mon frère, débile mental, n'avait pas eu de punition, ils l'ont frappé avec leur crosse.
Nous sommes en 2008, soit douze ans après cet incident choquant et lamentable. Est-ce que vous avez l'impression qu'il y a eu des changements depuis l'introduction de la concorde nationale?
Il y a eu des changements. Avant, nous savions que nous étions des victimes et qu'ils étaient des criminels. Maintenant, on nous dit que vous êtes tous Algériens, vous êtes tous des frères. Il n'y a pas de victimes ni de criminels. Et on donne des indemnités aux criminels pour les assassinats qu'ils ont commis contre les Algériens. Donc, tout a changé. Les valeurs ont changé. Cette conscience collective, qu'il y avait un Etat qui devait nous protéger contre les terroristes et qu'il ne l'a pas fait, a changé. Il y a eu pire.
Et des repentis, qu'en est-il exactement?
C'est un terme utilisé par le pouvoir, par les politiques en place pour dire qu'il y a des repentis. Il n'y a pas vraiment de repentis. Une simple visite en Algérie vous permettra de constater que les terroristes "repentis" sont des gens qui ne regrettent rien. Ce ne sont pas des gens qui demandent pardon pour les crimes qu'ils ont commis. Ce ne sont pas des gens qui se disent que peut-être ils se sont trompés sur le fait qu'ils ont tué des Algériens innocents qui n'ont rien à voir ni avec leur idéologie, ni avec celle du pouvoir. Pour moi, il s'agit d'un changement radical.
Pensez-vous que le travail associatif pourrait être utile dans la lutte contre le terrorisme?
Depuis sa création, notre association n'a fait que sensibiliser des gens. Nous faisons tout avec un certain mouvement démocratique de femmes. Et on ne cesse de raconter ce qui s'est passé pour que la jeunesse s'imprègne de cette histoire et ne pas la revivre encore une fois. Malheureusement, nous n'avons pas de soutien étatique, ni de grands moyens médiatiques comme la télévision ou la radio. Tout est entre les mains du pouvoir. Même au niveau de la presse écrite, vu la pression que le pouvoir exerce sur nous et sur eux, nous n'avons pas pu tout publier. Nous avons opté pour le contact direct avec les jeunes, les femmes et la société. Nous sensibilisons avec le peu de moyens dont nous disposons. Alors qu'il y a des médias qui disent le contraire. Ils affirment qu'il n'y a pas de terroristes, il n'y a pas de lutte anti-terroriste et que nous n'avons pas à sensibiliser les gens contre le terrorisme parce qu'il n'existe pas. Alors que nous revendiquons par le biais de cette sensibilisation que le gouvernement prenne en considération le devoir de la vérité et de la dignité.
Le terrorisme est-il une affaire d'Etat ou de toute la société civile?
Je pense que c'est l'affaire de tous: des citoyens, de la société civile, des partis politiques, des intellectuels, des hommes de religion. Et c'est également l'affaire des femmes, des jeunes, du plus petit au plus grand. Mais, c'est surtout une responsabilité de l'Etat. Il faudrait donc que tout le monde s'engage fermement. Il faut rejeter la violence, imprégner la culture de la paix et surtout la culture de la mémoire. Il faut absolument travailler sur la culture de la mémoire si on veut vraiment s'en sortir. Si on dit que rien ne s'est passé, on ne gagnera jamais sur le terrain. C'est eux qui vont tout gagner. Il faudrait qu'on tire les bonnes leçons des expériences des autres, et en pensant que ce qui s'est passé ailleurs pourrait bien se passer ici.
La différence entre les deux expériences marocaine et algérienne?
Il n'y a aucune différence. Or, dans le contexte actuel, votre chance est que c'est vingt ans plus tard, que cela se passe chez vous. Et heureusement pour vous. Car, à l'époque, tous les efforts de l'international islamiste se sont concentrés sur l'Algérie. Ils ont été plus intelligents que les démocrates, les Etats et les gouvernements. Les gouvernements arabes s'acharnaient contre les démocrates. Et le gouvernement algérien faisait de même. Il s'acharnait contre les démocrates, les communistes et la mouvance moderne qui voulaient faire avancer l'Algérie. Donc, ils ont laissé faire les islamistes, ils leur ont donné les moyens, ils ont reconnu un parti politique, ils les auront fait participer aux élections.
Et par la suite, au lieu de réparer toutes ces erreurs par l'institution d'une stratégie commune avec une vision à long terme, ils ont procédé à l'arrestation de quelques militants. Le contexte reste très différent.
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