Le Phare (Kinshasa)

Congo-Kinshasa: Procès Lubanga - la CPI critiquée par les médias congolais

Désiré-Israel Kazadi

15 Avril 2008


D'ici deux mois, la crédibilité de la Cour Pénale Internationale sera mise à rude épreuve, à l'ouverture du procès du seigneur de guerre Thomas Lubanga Dyilo, accusé du recrutement d'enfants soldats en Ituri, en République Démocratique du Congo.

Ce procvès enverra des signaux forts à plusieurs gouvernements, dont ceux de l'Ouganda et du Soudan, où des hommes inculpés par la CPI sont toujours en fuite, quant à l'engagement de la communauté internationale pour un système universel de justice. Un procès sans bavure pour Lubanga pourrait générer le respect et la crainte de la justice internationale. Cela apporterait l'espoir à des millions de victimes des crimes de guerre, non seulement dans l'Est du Congo, mais également dans d'autres régions du monde.

Par conséquent, l'intérêt pour l'affaire Lubanga a été important parmi les journalistes travaillant dans la capitale du Congo, Kinshasa. Cela s'est intensifié avec l'arrestation récente suivie de l'incarcération d'un deuxième chef de milice en Ituri, Germain Katanga.

Le procès vu par des hommes des médias

"Nous réservons une très bonne place à la CPI, parce que nous pensons qu'elle garantit l'impartialité de ses juges et qu'elle est déterminée à trouver les criminels de guerre allégués," indique Diana Gikupa, éditorialiste du quotidien L'Avenir de Kinshasa.

Au Congo, où la corruption des juges est notoire et où le système judiciaire est chaotique, les crimes ne sont pas sanctionnés dans le sens des attentes du public, ce qui provoque une méfiance généralisée envers la justice. Le procès de Lubanga devant la CPI est un test de vérité pour les Congolais, las de la guerre et témoins de l'impunité des auteurs des crimes horribles.

La CPI est souvent mal vue par les médias congolais parce qu'elle n'a pas compétence sur les crimes commis avant juillet 2002, l'année où elle était devenue opérationnelle. Cela rend perplexes de nombreux Congolais qui assistent aux crimes de guerre depuis des décennies.

Un fait troublant pour les journalistes congolais et les observateurs est que Lubanga n'est pas poursuivi pour des crimes plus graves. Ils se demandent aussi pourquoi la CPI ne poursuit pas ceux qu'elle décrit comme les instigateurs du conflit en Ituri. "Lors de la campagne des élections en 2006, un journal avait publié en première page un article affirmant que 'la CPI [allait] arrêter [le chef de l'opposition Jean-Pierre] Bemba," a indiqué Madidi, chargé de l'information à la CPI/Bureau de Kinshasa. "Des titres similaires dans d'autres journaux affirmaient que la CPI allait arrêter [le chef rebelle Laurent] Nkunda." Aucune de ces déclarations n'était vraie.

"D'autres journaux ont affirmé que la CPI se cachait derrière le mandat d'arrêt international délivré contre Nkunda," a continué Madidi, mais c'était en fait le gouvernement congolais qui avait délivré son propre mandat d'arrêt en 2005 pour des crimes prétendument commis par les soldats de Nkunda lors d'une attaque contre la ville de Bukavu, au Sud Kivu en 2004, a-t-il expliqué.

John Lwamba, directeur du quotidien de Kinshasa « l'Écho des Grands Lacs » a affirmé qu'il suit le travail de la CPI d'un oeil critique. "Nous critiquons, dans notre analyse, le travail de la Cour, étant donné qu'elle s'occupe uniquement de petits poissons, utilisant la RDC comme un cobaye et ignorant tous les autres crimes commis avant juillet 2002," a indiqué Lwamba.

Belhar Mbuyi, directeur général de la chaîne de télévision et de radio Afrika TV, basées à Kinshasa, observe avec attention la CPI. "Nous faisons une analyse indépendante de cette cour," a-t-il déclaré. "Nous indiquons ses points forts et ses points faibles dans nos éditoriaux."

Sonia Robla, directrice de l'information du public à la CPI, basée à La Haye, a admis que la Cour doit faire face à une lutte difficile pour générer la sympathie et le soutien à son travail au Congo. Elle signale que la Cour travaille dur pour corriger certaines erreurs et fausses idées bien ancrées dans la presse.

On rappelle que la CPI avait invité des journalistes congolais de la radio, de la télévision et de la presse écrite à La Haye pour couvrir l'audience de novembre 2006 au cours de laquelle les juges avaient confirmé les charges contre Lubanga.

A l'image du pays lui-même, les médias congolais sont tentaculaires et hétérogènes, avec de nombreux quotidiens dans la capitale et des centaines de petites stations de radio éparpillées dans le pays. La Mission des Nations Unies au Congo (MONUC) parraine Radio Okapi, qui diffuse dans tout le pays. De nombreuses chaînes de télévision et stations de radio, y compris la Radio Television Nationale Congolaise ont également une couverture quasi nationale.

Mais en raison du fait que la presse écrite est peu présente en dehors de Kinshasa, c'est par la radio et la télévision que la plupart des Congolais entendent parler de la CPI. Pour susciter l'intérêt envers la CPI, des acteurs populaires congolais sont recrutés pour des sketches de vulgarisation.

Des sondages de plus de 4. 000 personnes conduits à la fin de l'année dernière par la Coalition Congolaise pour la CPI ont conclu que 86% avaient entendu parler de la Cour, et que près de 55% la considéraient comme juste et indépendante.

Mais le sondage mené à Kinshasa, Bukavu, Bunia et ailleurs a également révélé que la CPI fait toujours l'objet de critiques. Plus de 30% condamnent sa lenteur.

Des retransmissions publiques suivies de discussions sont une option, à l'image des réunions communales interactives, indiquent des responsables de la Cour. Une retransmission en direct des procès sur place a été suggérée, mais en raison d'un accès très limité à l'Internet, cette solution est peu probable.

"Il est important d'amener tout ce qui se passe dans la salle d'audience aussi près que possible des communautés affectées, et les journalistes sont un moyen naturel de transmettre l'information dans le pays," a indiqué Robla. "Pour la Cour, il n'est pas seulement important que justice soit faite, mais que l'on voit que justice est faite."

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