KalimaTunisie (Hamburg)
Sihem Bensedrine
15 Avril 2008
Kalima reproduit ci-après l'article paru le 19 mars dernier sur l'emag Mediapart sur les développements dans l'affaire du Yacht volé, eu égard à l'intéret qu'il représente pour ses lecteurs qui n'ont pas accès au site français.Des proches de Ben Ali sont impliqués dans des vols de yachts de luxe Fabrice LhommePort de Bonifacio, le 5 mai 2006.
Il est environ 5 heures du matin. Surgis de nulle part, plusieurs hommes se glissent à bord d'un superbe yacht, un V 58 de la prestigieuse marque Princess d'une valeur de 1,5 million d'euros, dont ils prennent le contrôle sans difficulté. Quelques minutes plus tard, le Beru Ma s'éloigne de la côte, sans un bruit. Ce que les voleurs ignorent, c'est que le bateau dont ils viennent de s'emparer est la propriété de Bruno Roger, patron de la banque d'affaires Lazard frères, pôle français du groupe Lazard, accessoirement ami intime de Jacques Chirac, et proche de Nicolas Sarkozy ! Le début d'une incroyable affaire, extrêmement embarrassante pour l'Etat tunisien...Le premier épisode a été dévoilé, dès le mois de juin 2006, dans les colonnes du Canard enchaîné.
L'hebdomadaire satirique révèle que, grâce aux investigations d'un enquêteur privé mandaté par Generali, la compagnie d'assurances du Beru Ma, le navire a été repéré dans le port de Sidi Bou Saïd, près de Tunis. De leur côté, les gendarmes de la brigade de recherches de Toulon, qui agissent dans le cadre de l'information judiciaire ouverte au cabinet du juge d'Ajaccio, David Launois, reconstituent rapidement l'itinéraire du yacht et l'identité de l'équipage. En effet, victime d'un incident technique, le Beru Ma a dû faire escale à Cagliari, en Sardaigne, attirant ainsi l'attention des douaniers italiens. Les gendarmes décident alors de mettre sur écoute plusieurs suspects.
Les conversations interceptées leur permettent d'identifier l'ensemble de l'équipe à l'origine du vol du Beru Ma, également impliquée dans deux autres vols de yachts de luxe : le Sando, dérobé au Lavandou (Var) en décembre 2005, et le Blue Dolphin IV, qui s'était volatilisé un mois plus tard dans le port de Cannes. Les gendarmes placent également sous surveillance le détective de Generali, Jean-Baptiste Andreani, un ancien policier. Ils le soupçonnent d'en savoir beaucoup plus qu'il ne veut en dire. Dans un procès-verbal de synthèse du 10 septembre 2006, les gendarmes notent à propos d'Andreani : « Bien que se montrant affable avec les différents enquêteurs, il apparaît très vite que l'intéressé n'est pas un philanthrope, mais plutôt un chasseur de prime d'assurance. Placé sous surveillance téléphonique, l'intéressé entretient des rapports ambigus avec les différentes parties, et il apparaît clairement qu'il fait de la rétention d'informations à notre encontre. » Sollicité par Mediapart, Jean-Baptiste Andreani a réfuté cette accusation, affirmant avoir entretenu « les meilleurs rapports avec les gendarmes » auxquels il assure n'avoir « absolument rien caché ».
Une chose est sûre, c'est en interceptant une communication téléphonique d'Andreani que les gendarmes découvrent l'identité du commanditaire du vol. Il s'agirait d'un certain Imed Trabelsi, qui n'est autre que le neveu de la femme du président tunisien Ben Ali, Leïla. Un personnage redouté du tout-Tunis, qui ne compte plus ses frasques, au grand dam de son oncle par alliance. Pour ne prendre qu'un exemple, le dossier judiciaire contient des témoignages indiquant qu'Imed Trabelsi conduit la Mercedes 500 qui avait été dérobée en mars 2005, lors d'un car-jacking à Marseille, à l'ancien joueur de l'OM, Habib Beye... Régulièrement, l'opposition tunisienne dénonce les agissements d'Imed Trabelsi. Au début du mois de septembre 2006, les gendarmes procèdent à une vague d'interpellations. Parmi les personnes arrêtées, Cédric Sermand, le « cerveau » de l'équipe, impliqué dans les trois vols - pour le convoyage desquels il devait toucher au total 55.000 euros. D'abord peu loquace, Sermand, mis en examen pour « vols en bande organisée, escroquerie en bande organisée, faux et usage de faux » puis incarcéré, va, au fil de ses auditions, changer de stratégie et coopérer. Il sera remis en liberté en mai 2007.
Sermand révèle ainsi, à propos du vol du Blue Dolphin IV, que c'est Moaz Trablesi, le frère d'Imed, qui « avait passé commande d'un bateau » via deux intermédiaires, Azzedine Kelaiaia et Amar Kechad. "Nicolas Sarkozy avait appelé"Du fait des intempéries, le yacht avait dû accoster à Bizerte, où Moaz Trabelsi l'attendait impatiemment. « Il est monté pour le visiter, mais comme il y avait beaucoup de monde et qu'il était tard, il l'a visité très rapidement », s'est souvenu Sermand, avant de livrer au juge Launois une anecdote révélatrice de la crainte que suscitent les Trabelsi en Tunisie. Sur le trajet entre Bizerte et Tunis, les deux hommes furent flashés par un radar mobile. Il est vrai que Moaz Trabelsi roulait à plus de 200 km/h... La suite, le juge Launois l'a résumée dans une question, lors d'un interrogatoire le 22 février 2007 : « Moaz Trabelsi aurait alors brusquement freiné, fait marche arrière sur plusieurs centaines de mètres pour aller casser le radar et frapper le policier. Le deuxième policier se serait excusé mais aurait également pris une gifle de Moaz Trabelsi. Est-ce que vous confirmez tout cela ? » « Concernant le déroulement des faits, c'est tout à fait ça », a répondu Sermand.
Au cours d'un autre interrogatoire, le 6 mars 2007, Cédric Sermand a révélé les dessous du vol du Beru Ma. Au printemps 2006, après avoir reçu un acompte de 30.000 euros, partagé avec ses complices, Sermand dit avoir fait volte-face. « Je ne me sentais plus de voler un bateau et de le convoyer en Tunisie. C'est à ce moment-là qu'ils sont devenus plus menaçants. » « Qui est devenu plus menaçant ? », l'a relancé le juge. « Environ deux ou trois semaines après que nous avons reçu l'acompte, Xavier Ricco (un ami de Sermand, impliqué dans les trois vols) m'a appelé pour me dire qu'il avait reçu la visite de quatre Italiens qui lui avaient dit qu'il avait intérêt à convoyer le bateau sinon cela allait mal se finir. Xavier était paniqué au téléphone (...). Celui-ci m'a dit que pour ces gens-là, les femmes et les enfants ne comptaient pas. J'ai eu peur pour ma femme et mes enfants. J'ai alors rappelé Azzedine Kelaiaia pour lui dire que j'allais arriver en bateau. » Sermand a ensuite raconté en détail « l'abordage », le 5 mai 2006, du Beru Ma - « Je dois dire que je suis surpris de la facilité avec laquelle on peut voler un bateau d'une telle valeur, ça m'a pris 5 minutes montre en main pour démarrer ce bateau » - puis, surtout, l'entrée dans le port de Sidi Bou Saïd. « Lorsque nous sommes arrivés en Tunisie, s'est souvenu Sermand, il y avait beaucoup de gens qui semblaient nous attendre. Le bateau a plu à Imed Trabelsi et celui-ci m'a dit qu'il allait le garder et qu'il fallait aller faire les papiers à la douane. » Là, les choses se compliquent. Pas pour longtemps.
« Le douanier a dit à Imed Trabelsi que ce n'était pas possible de faire les papiers. Imed Trabelsi a dit au douanier : "Comme cela, ce n'est pas possible ? !" Il a ajouté : "Tu sais à qui tu parles ?" Imed Trabelsi a fait pression sur le douanier et, au final, celui-ci a accepté de faire les papiers en contrepartie du paiement de la taxe de luxe et d'une somme d'argent qu'il versait, au noir, au douanier. » Tandis que des hommes de main de Trabelsi s'affairent sur le yacht afin de le « maquiller », un événement inattendu se produit. « Nous sommes repartis en direction de la douane centrale pour faire établir les vrais "faux papiers tunisiens". C'est à ce moment-là qu'Azzedine Kelaiaia a reçu un coup de fil lui disant qu'il fallait faire repartir le bateau. En effet, il m'a dit que j'avais volé le bateau du banquier (de) Jacques Chirac et que Nicolas Sarkozy avait appelé pour savoir où était le bateau. » Présent au côté de Sermand au moment de la livraison du Beru Ma, Olivier Buffe, également mis en examen dans la procédure, a déclaré : « Je confirme bien l'épisode dans la voiture où Azzedine Kelaiaia a dit à Cédric Sermand qu'on avait volé le bateau du banquier (de) Jacques Chirac et que Nicolas Sarkozy avait appelé pour savoir où était le bateau. » Une enquête soudain moins prioritaireManifestement, Jacques Chirac, alors président de la République, et Nicolas Sarkozy, qui était ministre de l'Intérieur, ont suivi de près les développements d'une affaire susceptible de contrarier Bruno Roger, mais aussi de créer de vives tensions avec le régime « ami » de Zine el-Abidine Ben Ali. Ce que l'audition comme témoin, le 24 mai 2006, de l'ancien policier Jean-Baptiste Andreani a largement confirmé. L'enquêteur privé a d'abord indiqué s'être rendu à Sidi Bou Saïd à la demande de Generali, dès le 15 mai 2006, en se faisant passer pour un touriste. « A mon arrivée j'ai été pris en charge par notre correspondant , le commissaire d'avarie. Je ne le connaissais pas avant cette rencontre. Au cours de notre transport au port de Sidi Bou Saïd, ce dernier m'a mis en garde sur les dangers encourus car le bateau se trouvait dans un port protégé par la famille présidentielle », s'est rappelé Andreani. Après avoir authentifié le Beru Ma, le détective dit avoir informé par téléphone Generali ainsi que le propriétaire, Bruno Roger. « Le lundi soir 15 mai 2006, tard, vers 21 h 30-22 heures, j'ai reçu un appel sur mon portable du commandant de gendarmerie en poste à l'ambassade de France, à Tunis. Il m'a demandé où se trouvait le bateau et m'a sollicité pour le conduire sur le lieu d'accostage. Ce commandant avait été contacté par le direction de la gendarmerie qui elle-même avait été contactée par M. Sarkozy, et ce à la demande du propriétaire, M. Roger », a assuré Jean-Baptiste Andreani.
AllAfrica collecte et indexe du contenu provenant de plus de 125 organes de presse d'Afrique ainsi que de plus de 200 autres sources d'informations et de nouvelles. Les pourvoyeurs d'informations de AllAfrica gardent l'entière responsabilité éditoriale de leur production. Les articles et documents identifiant AllAfrica comme source sont produits ou commandés par AllAfrica.
Read comments. Write your own.