Sud Quotidien (Dakar)

Sénégal: Goana ou les mirages de l'abondance

Jacques Faye

24 Avril 2008


billet

(Sociologue rural) — Une initiative indispensable

Le Président de la république a décrété la « grande offensive agricole pour la nourriture et l'abondance (GOANA) ». Il a instruit le gouvernement et l'administration, et appelé à la mobilisation de l'ensemble de la société sénégalaise et des partenaires au développement.

La gravité de la crise alimentaire qui frappe le Sénégal exige qu'au-delà de toute polémique partisane, le projet GOANA soit analysé avec la rigueur et l'objectivité nécessaire. Les Sénégalais, en particulier la majorité d'entre eux qui vivent les affres de la dépense quotidienne, ont besoin de comprendre, de se réajuster et d'espérer. Ceux qui ont une expertise sur les politiques agricoles et alimentaires ont l'obligation citoyenne de les aider dans ce sens. C'est l'objectif de cet article.

Notre propos ci-après vise à examiner d'abord les raisons avancées par le Président de la république pour justifier son projet. Nous analysons ensuite les objectifs de production retenus en termes de faisabilité technique, d'efficacité économique et d'équité sociale. Les implications et les conséquences prévisibles du projet sont dégagées. Nous essayons enfin de tirer des conclusions principalement en termes de propositions pour faire face à la crise.

Reconnaissons tout de suite que le Président de la république est dans son droit et dans ses obligations de lancer une telle initiative. Le Sénégal est un des pays africains les plus dépendants sur le plan alimentaire. Nous importons plus de cinquante pour cent (50 %) des produits alimentaires que nous consommons. Cette dépendance remonte à très loin. Les colonisateurs français ont, au début du vingtième siècle, choisi de nous spécialiser dans la production de l'arachide et d'importer du riz de leur colonie d'Indochine pour la consommation des populations des villes qui commençaient à se développer.

Cette dépendance n'a fait que s'aggraver depuis lors. Dans une étude récente sur l'agriculture sénégalaise, nous avons largement analysé la dépendance alimentaire du Sénégal et nous disions que celle-ci avait atteint de telles proportions qu'elle constituait une hypothèque sur notre développement. Notre pays est un des pays africains les plus vulnérables aux chocs alimentaires. Nous n'analyserons pas ici les causes de la crise alimentaire. Elles sont multiples et complexes et un autre article serait nécessaire pour cela. Retenons qu'il s'agit d'une crise structurelle, profonde et durable. Nous n'en sommes qu'au début et nous n'en sortirons pas si le monde ne change pas son modèle de production et son modèle de consommation. Les lecteurs intéressés peuvent trouver sur les sites internet en bas de page une large documentation sur la question.

Les échecs répétés des politiques d'autosuffisance alimentaire Le Président de la république n'est, malheureusement pas, le premier à s'attaquer à cette dépendance alimentaire. Le premier plan de développement économique et social du président du conseil Mamadou Dia visait cet objectif. Le Président Senghor a initié la création de la SAED, de l'Organisation des Etats riverains du fleuve Sénégal (OERS actuel OMVS) et de l'Organisation de mise en valeur du fleuve Gambie (OMVG). Il a fait élaborer le Plan d'investissement alimentaire de 1977-1985. Le Président Abdou Diouf, dés le début de son mandat, avait promis de faire du delta du fleuve Sénégal notre « Californie ». La Nouvelle politique agricole de 1984 (NPA) a été complétée par le Plan céréalier de 1985-1986. Les notions d'autosuffisance alimentaire, de sécurité alimentaire et aujourd'hui de souveraineté alimentaire ont toujours été au cÅ"ur des débats sur les politiques agricoles. Toutes ces politiques ont été des échecs. Même si le contexte est radicalement différent, il aurait été utile de tirer les enseignements de ces échecs répétés avant de proposer GOANA.

Les justifications contestables du projet GOANA

Le Président de la république, en plus de la nécessité de s'attaquer à notre dépendance alimentaire, donne deux justifications à son projet : le succès de ses programmes spéciaux maïs et manioc, les résultats positifs de son projet Bawnane de pluies artificielles. Il y a une troisième justification suggérée mais pas explicitée : nous pouvons retrouver l'abondance, la prospérité, remplir nos greniers. Ainsi avec le succès du projet GOANA, les Sénégalais disposeront à nouveau d'une nourriture abondante et bon marché. L'ère des produits alimentaires bon marché comme les brisures de riz est définitivement close. Les causes structurelles de la flambée des prix agricoles démontrent que si les prix se stabilisent au niveau mondial, dans dix ans, dans quinze ans, comme le prédisent la plupart des experts, ce sera à un niveau très élevé et si le Sénégal ne réalise pas des progrès importants en termes de développement économique et social, de création d'emplois, beaucoup de Sénégalais n'auront pas accès aux produits alimentaires parce que trop chers. De nombreuses familles ont déjà commencé à réduire les quantités de riz préparé et même le nombre de repas quotidiens. D'autre part, si nous arrivons à produire au Sénégal notre nourriture, les coûts de production et donc les prix de vente seront élevés. La résolution des problèmes alimentaires du pays dépendra aussi des progrès accomplis dans les autres secteurs économiques sinon la pauvreté endémique sera toujours là.

Les succès des programmes maïs et manioc sont très contestables. Tous les spécialistes de l'agriculture sont convaincus que nous n'avons jamais produit 500 000 tonnes de maïs en 2003 avec un rendement supérieur à 4 tonnes\hectares. Il suffit de recouper ce chiffre avec les statistiques de production de la SAED et de la SODEFITEX, avec les chiffres sur les quantités de semences et d'engrais effectivement distribuées, les surfaces emblavées, avec les chiffres des importations de maïs, les prix du maïs sur les marchés hebdomadaires et d'interroger les fabricants d'aliments de bétail pour s'en convaincre. Il est tout simplement invraisemblable qu'entre 2002 et 2003, les paysans soient passés d'un rendement moyen de 1,2 tonne à 4 tonnes\hectare. Pour l'anecdote, une mission égyptienne venue au Sénégal pour acheter du maïs est rentrée bredouille avec les excuses confuses du ministre du Commerce. Il existe un rapport confidentiel du cabinet du ministre de l'Agriculture de l'époque qui parlait d'une production de moins de 200 000 tonnes et qui disait que le Sénégal n'avait aucun avantage à se lancer dans la production de 500 000 voire 1 million de tonnes de maïs. On peut dire la même chose concernant la production de manioc. Celle-ci tourne autour de 170 000 tonnes par an et couvre largement nos besoins. Quatre-vingt pour cent (80 %) de cette production est réalisée dans le département de Tivaouane. Pire Goureye est le marché de gros. Nous n'importons presque pas et nous n'exportons pas car nous ne sommes pas compétitifs sur le marché mondial et n'avons pas les variétés farineuses demandées. Un entrepreneur sénégalais a construit il y a quelques années, une usine de transformation du manioc à quelques kilomètres après Tivaouane pour fabriquer du gari, de l'attièké, du tapioca et de l'amidon. L'usine est fermée depuis deux ans au moins et n'aurait transformé que 300 tonnes de manioc . S'agissant des programmes spéciaux maïs et manioc, le ministère de l'Agriculture n'a jamais produit ni étude de faisabilité du programme, ni rapport d'évaluation externe. Cela devrait pourtant être la règle quand on engage des milliards de francs de ressources financières publiques.

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