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Bénin: Le géant de la charité
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L'Autre Quotidien (Cotonou)
BILLET
5 Mai 2008
Publié sur le web le 5 Mai 2008
Jeudi 24 Avril 2008 à 12 h.45 au CNHU de Cotonou, j'avais la chance, le privilège et la grâce de pénétrer dans une chambre modeste mais accueillante du pavillon de cardiologie. Je venais saluer Monseigneur Lucien Agboka, évêque fondateur du diocèse d'Abomey, qui y recevait des soins attentifs. Cette visite avait une raison toute simple. Elle répondait à la nécessité de me retrouver moi-même en retrouvant un compagnon du Séminaire St Gall de Ouidah avec qui j'ai cheminé durant huit années de formation intellectuelle et spirituelle huit années d'efforts, de découvertes, avec au bout quelques regrets de routes qui divergent, de destins qui se distinguent sans nécessairement se contredire. ..Le Cardinal Gantin connaissait la force de cette relation. Au cours d'un entretien deux jours auparavant, il avait tenu à m'avertir : « Notre frère Lucien va mal ...Il va de plus en plus mal » J'avais compris et je ne pouvais rester sans réaction.
Avec Lucien Agboka dès Janvier 1943 nous fumes accueillis au Séminaire St Gall par ce légendaire et redouté Père supérieur- Louis Delbaere -aux apparences de rigidité parfois blessante mais de coeur à générosité désarmante aux heures de vérité humaine surprenante. A cette haute école où se bâtissent des caractères d'exception, j'eus l'immense bonheur avec Lucien Agboka et quelques autres dont le très cher Alfred Gbédjinou Quenum, l'inoubliable Bruno Tchogninou et le très profond Raphaël Adjola ,du Nord -Togo , aujourd'hui éprouvés par ce deuil commun, j'eus la vraie chance de partager avec ces compagnons la discipline très ferme du Père Joseph Legrand directeur spirituel à la voix forte et à la pédagogie répétitive très efficace : « Age quod agis ! » Fais ce que tu fais ... Concentre-toi sur ce que tu fais et fais le bien.
Lucien, je m'en souviens comme d' hier, s'est fait remarquer très vite par un trait de caractère qui le suivra toute sa vie. Agboka était solide, dédaigneux du confort, dévoué aux taches ingrates et peu attirantes. Il se porte volontaire pour apprendre avec Robert Dosseh -plus tard Archevêque de Lomé- à gérer la cambuse. La cambuse, c'était l'intendance, la logistique, la cuisine, l'hygiène Lucien se donna à ces tâches avec une générosité exemplaire . Plus tard il reprit le même service comme titulaire de la fonction avec pour assistant un certain Isidore de Souza Le cambusier Lucien n'était pas pour autant dédaigneux des lettres ou des sciences. La classe qui nous rassemblait fut très vite remarquée par la qualité des élèves et le privilège de professeurs enviés. Les élèves ? Je me plais à rappeler outre Alfred , Bruno et Raphaël , le nom très respecté de Moise Amoussou alias Acakpo comme dirait le Père Delbaere - Moise devenu plus tard lui-même Supérieur (premier Recteur dahoméen) de St Gall. Je rappelle encore volontiers Philibert Tchibozo qui dans nos séances récréatives pouvait compter sur le cher Lucien dans ses jeux du génie en lien avec les esprits « Esprit, agite tes chaînes » Et les chaînes se faisaient entendre A ces amis disparus, dont aussi l'intrépide Victor Houessinon, à l'attachante et douloureuse figure de Christian Dangbo,nous pouvons nous joindre, nous les survivants, pour remercier en même temps que Lucien les formateurs d'exception qui s'appelaient :Albert Gaymard ,l'officier savoyard et prêtre missionnaire qui baptisa l'enfant de quelques semaines du nom prémonitoire et prophétique de Lucien (fils, adepte,porteur de lumière) et qui se retrouva plus tard notre très admiré professeur de mathématiques ,son ami jumeau Joseph Monney, le suisse amoureux de Guézin -terre de convergence familiale des Monsi -Agboka -, Antonin Bruyas, latiniste incomparable ; Jean-Louis Caer, fondateur de « La Croix du Bénin» ; Henri Barthélemy, puissante tête de philosophe et défricheur d'intelligence ; Joseph Guérin, le Supérieur qui se faisait servir le dernier à table. Et puis il y avait l'immense Père Falcon qui nous éveilla aux lettres classiques par la lecture du Polyeucte de Corneille dont Lucien et moi apprenions des pages et des pages par coeur et nous rivalisions en classe et en recréation pour savoir qui avait le plus appris. -« Cruel, car il est temps que ma douleur éclate » -« Quoi, vous vous arrêtez aux songes d'une femme!».. J'allais oublier François Brégaint, lui qui nous livrait pompeusement en classe de philosophie ce qu'il appelait «le dernier cri de la science » -et encore l'encyclopédiste Georges Yèche toujours prêt à dispenser cours et leçons en toutes matières ,conseils et services pastoraux en toutes directions,méritant ce surnom significatif : « Non recuso laborem ». Je veux clore la liste par ce rappel : Profondément disponibles, modèles de vertu et de discrétion, les Pères Ange Boulo et Raymond Peyle furent aussi de très efficaces directeurs spirituels.
Et lorsque la guerre retint en Europe certains de nos encadreurs, les aînés Bernardin Gantin , Christophe Adimou, Romain Dai et le togolais Bernard Atakpa (fofo !) firent notre fierté en se révélant pédagogues tout à fait compétents. Lucien Agboka était le fruit merveilleux de cette formation solide ancrée dans la glèbe des cambusiers et l'idéal de l'attention aux frères. : «Donnez-leur vous-mêmes à manger..» C'est ce Lucien revêtu de la lumière de l'Incarnation que Monseigneur Parisot eut l'intuition de distinguer pour l'envoyer à Rome et en faire un prêtre digne d'attention particulière. Intuition divine qui se poursuivit jusqu'à l'appel à l'épiscopat -à l'énorme surprise de beaucoup Montesquieu aimait à dire : « Pour faire de grandes choses il ne faut pas être au-dessus des hommes, il faut être avec eux ». Lucien Agboka depuis son adolescence a choisi d'accueillir la grâce de l'humilité. Il a appris à être avec les siens -toujours-. Voilà comment il est devenu le géant de la charité, tout à fait à sa place au Conseil Economique et Social et sincèrement aimé de tous les Béninois
Alors, le 24 Avril, en allant pour la dernière fois prier avec Lucien Agboka, je lui ai rappelé et il m'a rappelé avec une joie incroyable en de tels moments, nos années de fraternité intensément vécue. Sa bénédiction émouvante me rassura. On se quitta très unis Merci Monseigneur pour la lumière de la charité, notre seule arme pour tout conquérir. Merci Monseigneur, pour ce que vous avez été, pour ce que vous avez accompli, pour ce que vous êtes devenu -Médiateur de grâces abondantes pour le Bénin, pour l'Afrique et pour l'Eglise.
Alléluia !
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Albert Tevoédjrè
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