ABDELALI KHALLAD
3 Mai 2008
interview
Avec sa voix forte et mélodieuse et sa grâce toute naturelle, Majda Lyahyaoui a séduit nombre de mélomanes de ce chant typiquement marocain qu'est le Malhoun. Entretien.
Depuis un bon moment, l'image de l'animatrice télé a pris les devants sur celle de la chanteuse. Que vous a procuré cette expérience?
Majda Lyahyaoui : L'émission «Chada lalhane» représente pour moi, un espace de recherche, de consolidation de mes connaissances artistiques, culturelles et professionnelles, d'autant plus qu'elle est un carrefour d'échange et de partage d'expériences et d'idées entre artistes, chercheurs et intellectuels attachés à notre patrimoine musical dans toute sa diversité. Cependant, il faut reconnaitre que l'émission «Chada lalhane» a servi la cause du Malhoun et des autres composantes de notre patrimoine musical. C'est un vrai document qui restera pour l'histoire, et qui gardera avec l'image et le son, des moments forts qui ont immortalisé des Mounichidine, des Ksaids et des chansons.
On m'a confié la composante du patrimoine dans le cadre de cette émission, chose qui rime parfaitement avec ma formation artistique et académique, et qui a constitué une garantie pour ma réussite par la suite. Par ailleurs, il m'a été très facile de communiquer avec les invités de l'émission, puisqu'on se partage la même passion, la même culture, le même langage et les mêmes émotions envers le patrimoine musical.
Ne pensez-vous pas que votre expérience à la télévision vous a éloignée de votre vocation initiale qui est le chant ?
Oui, je dois reconnaître que je suis moins présente sur le petit écran comme chanteuse depuis pas mal de temps, surtout sur la première chaîne de télévision. C'est une longue absence que je n'ai pas choisie, et que je trouve du mal à expliquer. Cependant, je garde une présence régulière sur 2M en tant qu'animatrice de l'émission «Chada al alhan». La participation de mes confrères et amis chanteurs et chanteuses me donne satisfaction, en attendant mon retour proche comme chanteuse.
Pouvez-vous nous retracer votre relation avec le Malhoun ?
Le Malhoun est mon grand amour. C'est une passion qui m'a accompagnée depuis mon jeune âge. D'autant plus, que mes études littéraires m'ont menée à côtoyer la poésie et l'histoire de l'art dans toute sa diversité. Mais je me suis retrouvée finalement plus proche et plus sensible au Zajal et au Malhoun qui comptent une grande réserve de Ksaids qui ont su dévoiler les sentiments les plus profonds. C'est une relation qui a pris un caractère académique durant mes années d'études universitaires à Meknès, puisque j'ai étudié le Malhoun au sein du conservatoire musical de Meknès.
Que pensez-vous de la présence féminine au Malhoun?
Les femmes ont été toujours présentes et influentes durant les différentes étapes historiques du Malhoun. Elles ont fortement contribué à son édification et sa préservation (citons à titre d'exemple la grande Cheikha Brika de Fès). Elles étaient poètes, musiciennes et chanteuses, mais faute de moeurs sociales, de coutumes et de médiatisation, elles n'ont pas eu la chance que nous avons et qui a permis la vulgarisation de notre expérience.
Comment se porte le Malhoun au Maroc ?
Le Malhoun a traversé les siècles et les changements comme une composante de notre identité nationale, et il est toujours présent avec toute sa splendeur et sa force. Et je pense qu'on dispose de moyens aujourd'hui pour le préserver et lui garantir la pérennité, surtout avec les moyens technologiques.
Cependant, nous sommes tenus, comme Chioukh, Hfada et Mounchidine, de transmettre cette culture littéraire et musicale aux enfants et jeunes. Malgré les efforts déployés de part et d'autre pour redonner l'éclat au Malhoun, une grande responsabilité repose sur le ministère de la Culture, télévision, producteurs, sponsors, associations et intellectuels pour donner un grand souffle à notre patrimoine, dans le cadre d'une stratégie nationale intégrée, comme c'est le cas pour le cinéma par exemple. Le Malhoun est l'expression de la cohabitation, de l'ouverture et du partage. Sa promotion permettra sûrement la valorisation d'une culture qui unit les peuples en dépit des différences et des spécificités.
La semaine dernière l'un des grands noms de la culture gnaoua s'est éteint dans la misère, alors que la musique gnaoua est devenue un produit universel. Pourtant, cela n'a pas d'impact positif sur les conditions sociales des idoles de ce patrimoine. On peut affirmer que c'est toujours le cas pour les autres composantes de notre patrimoine. Qu'en pensez-vous?
Il est inacceptable de continuer à penser à l'art et à l'artiste comme on le fait encore au Maroc, car il s'agit d'un tout indivisible, un patrimoine qui n'est pas à matérialiser. Il faut adopter une approche équilibrée, qui prend en considération l'aspect humain de l'art, car il ne s'agit passeulement de rythmes et de poèmes.
C'est une histoire, des moments de créativité qui ont été nourris de douleurs, de sentiments et de passion. Cependant, les artistes étrangers jouissent d'un traitement de luxe au Maroc, et qui prend en considération les moindres détails de leurs séjours ; alors pourquoi priver les artistes marocains des droits qui sont les leurs ? Pourquoi continuer à les sous-estimer et même les bloquer ? Nous remarquons une grande hostilité à la culture des stars au Maroc quand il s'agit d'un nom marocain. L'artiste est une pièce maitresse dans la culture et la civilisation, et il faut lui donner les moyens, les garanties et le statut qu'il mérite.
Une nouvelle expérience a vu le jour au Festival d'Essaouira, le Malhoun en français, qu'en pensez-vous ?
C'est une nouvelle expérience qui a besoin d'être encouragée et soutenue, puisqu'elle cherche à mener le Malhoun à l'universalité. Mais je suis contre toute traduction des ksaids du Malhoun. Cependant, les porteurs de ce nouveau projet doivent innover leurs oeuvres sur plusieurs aspects, afin de les faire parvenir au public ciblé. Un grand travail attend les acteurs dans le domaine du patrimoine, dans le but de passer de l'amateurisme au professionnalisme.
Que pensez-vous du Festival «Warchane l'Malhoun à Essaouira » ?
C'était une très bonne expérience pour moi, un espace de rencontres et d'échanges, qui m'a permis de renouer les liens avec mes amis et collègues et surtout avec mon public, d'autant plus que c'est ma première visite à Essaouira. Je remercie tous ceux et celles qui ont été derrière le succès de ce Festival à qui je souhaite bonne continuation.
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