Libération (Casablanca)

Maroc: Khadija, symbole d'un nouveau combat des femmes

Narjis Rerhaye

8 Mai 2008


Son violeur a été acquitté et elle brise le silence

Ce 13 septembre 2006, Khadija Chlida, jeune mère de deux enfants et enceinte de deux mois et demi se rend à l'hôpital Avicenne pour une échographie. Elle a une hémorragie et a peur pour la vie de l'enfant qu'elle porte. Munie d'un document délivré par l'hôpital de Salé, elle s'entend dire, ici à Avicenne, que ce n'est pas le bon papier, qu'elle doit chercher un autre.

«C'est alors qu'un homme d'un certain âge, fonctionnaire à l'hôpital, vient à mon secours. Je lui explique mon cas. Il me rassure, me parle comme si j'étais sa fille et prend les choses en main. Il m'emmène dans un bureau, prend ma carte d'identité nationale et me demande de l'attendre», raconte Khadija.

Il est 16 heures. La jeune femme enceinte ne se doute de rien. Après une heure et demie d'attente, l'angoisse commence à l'envahir. Elle veut sortir du bureau situé au fond d'un immense hall. Il est fermé à clé. Elle crie, donne des coups de poings à la porte. Rien n'y fait. Elle est prisonnière. Aux environs de 18 heures, le fonctionnaire «serviable» fait son entrée. Nu. Et commet l'irréparable, l'impensable, l'horreur. . Khadija a une hémorragie, alors il la sodomise. Ses pleurs, ses cris, ses prières ne pourront rien pour elle. Elle subit le pire des viols, dans les murs de l'hôpital. «J'ai couru, pris un taxi pour rentrer chez moi. J'ai tout raconté à mon mari. Nous nous rendons d'abord à l'hôpital. Le directeur n'est pas là, juste l'un des surveillants généraux qui nous conseille de ne pas déposer plainte. Ensuite nous allons à la police. J'ai tout raconté. Mon mari était toujours à mes côtés. Il voulait se battre pour mon honneur, disait-il. Ensuite, on est allés voir les militantes de l'Association démocratique des femmes du Maroc puis déposé plainte auprès du procureur».

"Mon mari m'a vendue pour 60000 dh"

L'agresseur a été suspendu par le ministère de la Santé qui avait diligenté une enquête au sein de l'hôpital. Le rapport de la commission d'inspection du ministère de la Santé était accablant. Le PV de police permet la détention de l'auteur du viol qui est jugé en état d'arrestation. «L'affaire se présentait sous les meilleurs auspices, le médecin-chef avait même témoigné devant le tribunal pour dire que l'agresseur s'était déjà rendu coupable de harcèlement sur le lieu même du travail», souligne l'avocate de la victime Me Boukaïssi. Mais dès la première audience, et après la terrible épreuve de l'instruction où Khadija, la femme violée et enceinte était d'abord présumée coupable d'être femme, jeune et belle, c'est le coup de théâtre.

Le principal témoin de la défense du violeur est son propre mari, celui-là même qui l'avait accompagnée lors de toutes les démarches entreprises jusque-là. «Il a dit que j'étais folle. Que tout cela était faux. La famille de celui qui m'a violée m'avait proposé de l'argent pour que je retire ma plainte. Ce que nous avions lui et moi refusé. Il a fini par céder. Pour 60000 dirhams, il m'a vendue», s'écrit la jeune mère, la voix étouffée par des sanglots. Dans un élan de courage, le mari a pris le large, ne paie pas la pension alimentaire de ses enfants et Khadija a fini par se faire jeter hors du domicile conjugal dont le loyer n'était pas payé.

En première instance, le verdict tombe le 15 octobre 2007. La Cour d'appel de Salé confirme le 30 avril 2008, ce jugement. L'avocate de la victime ne cache pas sa vive surprise. «De tels dossiers se jugent selon l'intime conviction des juges. Les viols sont commis loin des regards, forcément, il n'y a pas de témoins. En fait, le seul témoignage de Khadija suffit. De victime, elle est aujourd'hui accusée. Ceci est inadmissible».

Le conseil juridique de cette femme qui a tout perdu, sauf la force de témoigner et de se battre pour toutes celles qui se condamnent au silence, vient de se pourvoir en cassation devant la Cour suprême.La procédure est longue et coûteuse. L'ADFM la soutient jusqu'au bout et pour cette femme qui n'a jamais été à l'école et qui aujourd'hui s'est faite domestique pour 600 dirhams par mois, c'est toute une bataille qui commence. Le mouvement féminin a décidé de prendre à bras-le-corps le dossier du viol. «La condamnation la plus sévère jamais prononcée est 10 ans de prison ferme contre un violeur en série, surpris en flagrant délit. Dans la majorité des cas, les peines prononcées contre les auteurs de viols ne dépassent pas 2 ans de prison. Il faut revoir les textes et le code pénal», déclare Me Boukaïssi.

Khadija Chlida se battra jusqu'au bout. Parce que, dit-elle, son honneur n'a pas de prix et que le regard des autres est terrible. L'ADFM aussi mènera combat, au nom de ces femmes violées qui ont peur de briser le silence. Des actions de plaidoyer vont bientôt prendre forme pour que changent les textes de lois. Pour que change aussi la procédure d'écoute de toutes ces victimes qui sont encore appelées à subir l'épreuve de l'interrogatoire et de l'instruction.

Be the first to Write a Comment!

Plus de titres sur allAfrica.com

Copyright © 2008 Libération. Droits de reproduction et de diffusion réservés. Distribué par AllAfrica Global Media (allAfrica.com). Pour tout commentaire ou demande d'autorisation de reproduction ou de diffusion, contactez directement le propriétaire des droits en cliquant ici.

AllAfrica collecte et indexe du contenu provenant de plus de 125 organes de presse d'Afrique ainsi que de plus de 200 autres sources d'informations et de nouvelles. Les pourvoyeurs d'informations de AllAfrica gardent l'entière responsabilité éditoriale de leur production. Les articles et documents identifiant AllAfrica comme source sont produits ou commandés par AllAfrica.

AllAfrica - All the Time

SELECT
SELECT

Le top des actualités: Maroc

Rubriques