Hédi Khelil
9 Mai 2008
L'universitaire Ahmed Ouederni, directeur de l'Institut supérieur des arts et métiers de Tataouine, dont il a fait, en si peu de temps, un pôle dynamique de rencontres scientifiques et culturelles, est un habile bilingue.
Il n'est pas du tout surprenant, donc, que le dernier ouvrage de cet arabisant, La littérature tunisienne moderne et la question de l'esthétique, publié en 2007 aux éditions Ibn Zaïdoun en Tunisie, comporte deux volets, l'un, dense, de 184 pages en arabe et l'autre tout aussi passionnant d'une trentaine de pages en français. Au regard du sérieux des études présentées et de la haute tenue de l'écriture dans les deux langues, ce déséquilibre est sans importance.
Les contributions écrites dans la langue de Molière, avec une veine sorbonnarde portée sur la limpidité du style et l'élégance de la langue, ont l'avantage de comporter des traductions de plusieurs extraits des textes littéraires tunisiens en vertu desquelles est réaffirmée la nécessité vitale de l'adaptation de grands textes de la littérature tunisienne moderne à d'autres langues étrangères.
Poétique de la poésie
Ahmed Ouederni, auteur en 2002 d'une thèse de doctorat sur «La problématique du signifiant et du sens et son influence sur la constitution de la théorie de la poésie chez les Arabes anciens», n'aime pas se fourvoyer dans les voies faciles lorsqu'il s'agit de choisir le corpus de ses investigations de chercheur. Ce sont les sources et les grands textes qui l'intéressent et le stimulent.
Dans le concert de la poésie tunisienne moderne, ses préférences vont instinctivement et scientifiquement à des ténors tels Midani Ben Salah, Mohieddine Khraïef, Mnaouar Smadeh, Jaâfar Majed et Ahmed Loghmani. Chercheur académique ou essayiste littéraire, sa méthode de lecture des textes se base sur l'examen typologique de pans entiers de la littérature tunisienne moderne en fonction duquel sont analysés, souplement et sans a priori dogmatique, les structures profondes d'un poème ou d'un récit narratif ainsi que les composantes spécifiques constitutives de leur littérarité.
Ahmed Ouederni, l'enfant du Sud tunisien, des steppes sauvages et de la ruralité enracinée dans le terroir, admire de toute évidence le poète Midani Ben Salah, la voix emblématique du Jérid, et auteur entre autres de Qortou ommi, recueil fondateur et qui a fait sensation au moment de sa parution il y a plus de quatre décennies. Il lui consacre, en effet, six études, dont l'une est en français qui traitent de l'esthétique du son et du sens ainsi que des modes de présence du récit fictif dans la poésie de l'auteur de «Al-laïl wa attarik» (La nuit et la route).
Etayant ses démonstrations par les apports décisifs de Ferdinand de Saussure, de Roman Jakobson et de Tsevtan Todorov dans les domaines aussi bien de la phonologie et des fonctions discursives que des sciences du langage et de la poétique de la poésie, Ahmed Ouederni décortique les manifestations de l'écho et de la résonance, fondements de la musicalité rythmique et de ses scansions, dans les poèmes de Midani Ben Salah.
Lorsqu'il cherche à repérer et à expliquer les effets insistants de la narration dans les poésies de Ben Salah, le chercheur s'attarde, dans le cadre d'une approche inédite et novatrice, sur l'importance des phénomènes de «l'assimilation prédicative» de la «représentation de l'action» et de la «fonction mimétique» dans les textes de celui qu'il considère comme «l'un des plus grands poètes de Tunisie» et «compositeur d'intrigues» incomparable.
Connaisseur avisé, à la fois érudit et subjectif des actes poétiques de M'naouer Smadeh, de Jaâfar Majed, de Mohieddine Khraïef et d'Ahmed Loghmani, Ahmed Ouederni relève les effets phonétiques, sonores, sémantiques et métaphoriques qui sont à l'origine de ce qu'il appelle «la joie esthétique», «l'enchantement» et la «sensualité auditive» que dégagent les textes de ces écrivains, adeptes d'une poétique de l'ouïe.
Ces commentaires sur la poésie tunisienne sont souvent assortis d'extraits puisés dans les textes d'Arthur Rimbaud, de Paul Verlaine, de Stéphane Mallarmé et de Paul Eluard. Ce qui contribue à faire surgir des affinités électives, des passerelles inouïes entre poètes tunisiens et poètes français.
Béchir Khraïef et les autres
Au volet des analyses du texte romanesque, ses coups de coeur, Ahmed Ouederni les réserve manifestement au nouvelliste et romancier réputé Béchir Khraïef, auteur notamment de Degla fi arajinha (Le régime des dattes), Hobbek Derbani (Ton amour, c'est du vent!), Barg Ellil (Eclair de la nuit). En cela, il est le continuateur des meilleures recherches initiées sur l'oeuvre de Khraïef par deux universitaires tunisiens, à savoir Faouzi Zmerli et Slaheddine Boujeh.
Béchir Khraïef est l'objet de deux études dans cet ouvrage d'Ahmed Ouederni, Littérature Tunisienne moderne & Question de l'esthétique. Dans la première, il se penche sur les éléments constitutifs de ce qu'on appelle «Roman/poème», «poésie romanesque», typologie qui, aux yeux du chercheur, semble parfaitement s'appliquer à Degla fi arajinha.
Il relève, dans ce contexte, la présence de la poésie tant dialectale que littéraire dans le roman de Khraïef. Quant à la deuxième étude, sans doute plus soutenue et mieux maîtrisée, elle se focalise, à partir d'une analyse de l'univers fictif, et du système des personnages dans le même roman de Khraïef, sur le réseau de relations entre les personnages sur leurs traits distinctifs, ainsi que sur les valeurs d'une société en mutation telles qu'elles sont ressenties par l'auteur de Khelifa Lagraâ.
C'est probablement la contribution sur «la temporalité et le temps dans la nouvelle tunisienne» qui constitue la meilleure contribution dans ce livre. L'inspiration narratologique à la Gérard Gemette, elle est originale et d'un grand apport théorique, parce qu'elle essaie, à la lumière des textes étudiés, de tirer au clair certaines notions confondues, telles «Temps» et «Temporalité», «Histoire» et «Discours», «Histoires» et «Récit», «Tempus» et «Chronos».
Dans ce travail d'élucidation et de clarification, le chercheur se réfère assez souvent aux grands philosophes du temps, Heidegger, Husserl, Merleau-Ponty qui, mieux que quiconque, ont su définir l'aporie de la mesure du temps et établi une ligne de partage entre le temps humain et le temps psychologique.
Ahmed Ouederni n'est pas un «antiquisant». Il a aussi les yeux ouverts sur la génération montante de nouvellistes tunisiens, comme l'atteste l'étude en français qu'il consacre à un excellent recueil de nouvelles de l'universitaire-historien Fethi Lissir, intitulé Idhmamatou nissâ (Bouquet de femmes), publié en 2005.
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