Nord-Sud (Abidjan)

Côte d'Ivoire: Ces Libanais qui ont régné sur le sport ivoirien

Choilio Diomandé

9 Mai 2008


Ils ont brillé. Ils étaient au devant de la scène. Libanais ou Ivoiriens d'origine libanaise, ces hommes ont marqué de leur empreinte le sport en Côte d'Ivoire.

Un soir, en 1975, vêtu d'un superbe complet et d'une somptueuse paire de souliers, Moh Emmanuel, le milieu de terrain de l'Africa sport et des Eléphants arrive à l'aéroport de Port-Bouët. Il doit embarquer pour Beyrouth, la capitale du Liban. Il est en compagnie d'Etoukan Daniel, le mythique gardien du Stade d'Abidjan et des Eléphants. Les deux meilleurs joueurs de la saison ont la tête dans les étoiles. Ils sont récompensés par Ibrahim Baroud, le dirigeant de l'Asec mimosas. Ce dernier les invite chez lui, au Liban. Tous frais payés. « J'ai visité tout le Liban, à cette occasion. J'ai même rencontré le grand iman chiite de la région Cèdre, Musa Sadr », se souvient Emmanuel Moh, 38 ans après. L'année précédente, c'est Laurent Pokou, l'homme d'Asmara, attaquant vedette de l'Asec et des Eléphants qui avait effectué le voyage du Liban. L'ancien recordman de buts inscrits en phase finale de Coupe d'Afrique des Nations avait lui aussi terminé meilleur joueur de la saison. Il découvrait pour la première fois, ce beau pays.

L'objectif visé par le bienfaiteur était de créer une stimulation chez les footballeurs ivoiriens. A travers le football, Baroud vivait une passion quasi religieuse pour le sport. Une passion partagée par de nombreux compatriotes libanais installés en Côte d'Ivoire.

Membre d'honneur de l'Asec, Ibrahim Baroud, aujourd'hui disparu, recevait ses favoris au cours d'un dîner chaque fois qu'il remportait le Championnat. Au sortir de cette réception, il leur distribuait des présents et de l'argent. «Tous ceux qui aimaient le football, à l'époque, y mettaient beaucoup d'argent. Il est difficile d'avancer des chiffres», souligne Moh Emmanuel. Baroud était aussi généreux avec les joueurs des autres clubs.

La famille Abinader appartient à cette race de Libanais mordus de sport. Le père Abinader a longtemps soutenu financièrement le challenge des meilleurs buteurs de Fraternité Matin. Une idée de Simplice Zinsou (ZS), à l'époque journaliste sportif au quotidien gouvernemental. ZS et Bruno Garcia étaient les principaux animateurs de ce challenge avec le soutien du père Abinader. La flamme pour le sport semble contagieuse dans cette famille. Roger, le fils, va prendre la relève de son père. Il va faire parler de lui à la boxe, au handball et au cyclisme dans les années 80. Il fut pendant longtemps le président de la Fédération ivoirienne de cyclisme. Un exploit rare dans le sport national, Roger Abinader a conduit également une autre fédération, celle de la boxe. «Il aime le vélo», raconte Eugène Dié Kacou, le président en exercice de la Fédération ivoirienne de cyclisme et ancien journaliste sportif bien connu de la télévision ivoirienne. « Un jour, c'est moi, qui lui ai conseillé d'aller reprendre l'équipe de handball de Bouaké Air Afrique. Puisque Air Afrique (Compagnie aérienne multinationale africaine Ndlr) ne s'occupait plus de l'équipe. C'était à l'époque des joueuses comme Mariam Koné, Namama Fadiga. Il a changé le nom de cette équipe, qui est devenue AS Abinader », rappelle Eugène Kacou. « Monsieur Roger Abinader a repris notre club de handball. Tout seul, il a décidé de donner une autre image à cette équipe. Il nous a permis de remporter à trois reprises la Coupe d'Afrique des clubs champions. Et c'est lui, qui a permis à une équipe ivoirienne de handball de voyager, de participer à des stages en Europe. Je me souviens que nous sommes partis en France et en Allemagne. Et c'est aussi lui qui a assuré mes études. Et après le baccalauréat, à Bouaké, lorsque j'ai été orientée au département d'anglais, à la faculté des lettres de l'université de cocody, il m'a prise par la main pour aller m'inscrire. Il a fait beaucoup pour nous. Il s'est mis au service du sport et de la jeunesse », témoigne Namama Fadiga Nadège, l'ex-internationale de handball et actuelle directrice de la communication au ministère des Sports. Abinader père, aujourd'hui en retrait de la scène sportive, s'occupait de toutes les filles qui évoluaient dans son écurie. Il assurait leurs frais de scolarité. Chaque fin de mois, elles avaient droit à des primes. Cet engagement sportif pesait. A combien s'élevait la facture ? Certaines sources avancent des dizaines de millions de Fcfa par mois rien que pour le handball. Avec l'arrivée sur les bords de la lagune Ebrié du taureau du Manding, le Malien Mary Konaté, après la période de Séa Robinson, Roger Abinader va aussi s'intéresser au noble art. On avance le chiffre de 100 millions de Fcfa pour l'organisation des soirées pugilistiques. Les amoureux de la boxe restent nostalgiques de ces années 80 qui ont vu défiler à Abidjan des champions comme le Zimbabwéen Proud Kilimandjaro et le Ghanéen Joé Kalala. Abinader avait également un club de natation.

Au cyclisme, il offrait les vélos à la mode aux athlètes. Il a même permis à quelques uns d'effectuer des stages en Europe à ses propres frais. Roger toucha au sport roi. Il a été président de l'Union sportive de Yamoussoukro (Usy), qu'il a fait monter en première division. Une autre famille de Libanais a marqué les sportifs ivoiriens. Les frères Daher (Ali et Mohamed), propriétaires des boutiques « Daher Sport » ont fait parler d'eux. Le premier était au volleyball et le second au basketball. « Ils offraient tout gratuitement aux équipes de ces sports dits mineurs», se souvient Eugène Kacou. A l'athlétisme, le tout puissant secrétaire général de la fédération, Haroun Charles, chef d'orchestre des marathons de la ville d'Abidjan, a formé un excellent duo avec le ministre Sery Gnoléba, l'ancien président de la Fédération ivoirienne d'athlétisme pendant des décennies. Haroun Charles vit désormais en Europe. Sous son impulsion, la mégalopole ivoirienne s'était installée dans le peloton de tête des villes africaines plaque tournantes de l'athlétisme.

Au milieu de la décennie 90, Ali Kafal ne laissait pas indifférent. Il était l'un des financiers des Jaune et noir. Dirigeant de l'Asec, il va créer le Lazer FC. Cette équipe va disparaître suite à une affaire de corruption qui avait éclaboussé le football ivoirien en 1996 lors des demi-finales de la Coupe de la Ligue à San-Pedro. Ali Kafal avait été sévèrement puni par la Fédération ivoirienne de football. Un épisode douloureux qui va l'emmener à dissoudre son club. Lui, qui avait auparavant arraché le gardien Tizié Jean Jacques au Stade d'Abidjan. La prime à la signature avoisinait 7 millions de Fcfa. Un montant rare dans le football ivoirien à cette époque. Surtout pour un gardien de but.

Jaber Bassim, un compatriote de Kafal, a régné au basketball. Il était le président de cette section à l'Africa sport. Un monde qu'il a tenu tout seul à bout de bras. Sa passion du sport l'a même poussé à créer un bi-hebdomadaire sportif « Match-Week-end », puis le magazine culturel « Top Visages », au milieu des années 90.

A l'intérieur du pays, certains Libanais ont été actifs dans le sport.

Farah Joseph à Bouaké était le tout-puissant président de l'Association sportive des clubs de Bouaké. Une équipe qui a connu des jours heureux sous sa coupe. Maintenant, il vit au Liban. « C'était vraiment l'homme à tout faire. Avec lui, nous avons vécu de grands moments. Il s'occupait très bien de nous. Nous étions bien traités. Nos salaires étaient régulièrement payés », se rappelle Tré Bagnon, l'ancien défenseur de l'ASCB et champion d'Afrique avec l'Africa sport. Cette formation de Bouaké était très compétitive, avec les talents comme Tallé Ibrahim, Alloka Sahoré, Doumbia Souleymane, Ehouman Boniface, Krou Tanoh Philippe, Adama Clofié, pour ne citer que ceux-là. Le budget de l'ASCB avoisinait les 100 millions de Fcfa.

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