Libération (Casablanca)

Maroc: Les entreprises accordent peu d'intérêt à leurs employés

10 Mai 2008


Elles manipulent des produits dangereux et emploient des matériaux de pointe sous l'effet de l'automatisation de la production. Pourtant, l'aspect sécuritaire est souvent absent de leurs préoccupations.

Il s'agit des milliers d'entreprises qui opèrent sous le ciel de la capitale économique. Elles subissent des dégâts matériaux de grande importance mais aussi des pertes en vies humaines sans penser, pour autant, à la sécurité des personnes et des biens en priorité urgente. Ce n'est qu'après le drame comme celui de Lisasfa où l'incendie de Rosamor a causé la mort de plus de 56 personnes à cause de la négligence de la sécurité à l'intérieur de cette usine maudite, que les autorités osent parler de la nécessité de préserver les personnes et les biens contre des dangers éventuels qui risquent de se produire dans n'importe quelle unité industrielle peu soucieuse de la vie de ses employés.

Il est 8h du matin, Derb Soltane connaît une grande affluence et l'embouteillage empêche la mobilité des gens et des véhicules. C'est une ruelle étroite qui mène vers une usine de chaussettes. A première vue, rien n'indique que l'immeuble en question abrite une unité de production. «C'est une usine qui est opérationnelle depuis plus de 15 ans. Nous sommes plus de 50 employés», nous a raconté A.Oulfathi. A une question sur la sécurité à l'intérieur de cette usine, sa réponse est plus que révélatrice. « Notre souci réel est de préserver nos emplois et de recevoir nos mensualités à temps. Le reste n'est pas réellement prioritaire pour le moment. Il faut reconnaître que la préservation de l'emploi l'emporte sur les autres considérations ».

Outre les dangers que représentent de nombreuses sociétés pour leurs propres employés et le manque de prudence et des moyens de prévention, une autre donnée mérite d'être signalée. L'emplacement de sociétés dans des zones urbaines est d'ailleurs très controversé. D'où les incendies accidentels liés au non-respect des normes de sécurité.

Il convient de souligner le danger que représentent les sociétés qui étouffent les habitants de jour comme de nuit par les fumées opaques ou du bruit constaté. Des fumées et des bruits qui ne sont ni ponctuels ni rares puisqu'ils plongent sept jours sur sept et, presque 24 heures sur 24, les immeubles et maisons limitrophes, dans un brouillard de noirceur chargé de poussières intoxicantes. Une pollution atmosphérique qui a fini par devenir la "renommée" du quartier où chaque habitant ne cesse de se plaindre du mal et des conséquences qu'entraîne l'activité de cette industrie sur sa vie et sa santé en particulier. Le bruit empêche aussi les gens de dormir tranquillement en dépit des plaintes déposées à plusieurs reprises auprès des autorités concernées.

Concernant les conditions de travail, Casablanca est un exemple type d'une bombe à retardement qui avertit de temps à autre mais dont l'explosion pourrait être catastrophique. Il est temps de prendre en compte le danger encouru quotidiennement par les dizaines de milliers d'employés qui travaillent dans des conditions extrêmement dangereuses.

Une simple visite de la zone de Lissasfa permet de vérifier ce constat. Plusieurs entreprises exercent dans différents secteurs au milieu résidentiel à forte densité de population. L'intérieur des usines ressemble plus à une prison qu'à une unité de production. Kamal El Aidi, gérant d'une société située à moins d'un kilomètre de la société qui a pris feu dernièrement ne dément pas cette réalité : « La sécurité est obligatoire. Elle nécessite, cependant, un budget conséquent que la plupart des entreprises ne sont pas en mesure d'assurer». D'après lui, c'est à l'Etat qu'il incombe de prendre en charge la question de la sécurité au sein des entreprises qui doivent se concentrer sur le marché, la production et le développement. Il oublie que « la sécurité qui a, certes, un coût économique, est aussi un facteur de compétitivité et de rentabilité. Tout confort pour le salarié se répercute immédiatement sur son niveau de productivité et son sacrifice pour l'entreprise au sein de laquelle il travaille », réplique Said Oulkaid salarié dans cette même entreprise et qui reçoit une rémunération mensuelle qui se limite à 400 Dh/semaine même si le chef fait un argent fou pour reprendre les termes du même employé.

Notre visite à une importante usine de tissage et de filature, sise à Lahraouyine (préfecture Moulay Rachid Sidi Othmane) à Casablanca n'a pas été la bienvenue. L'usine ravagée, en 2003, par le feu, les employés attendent toujours une indemnisation. Ils n'ont rien touché pour la simple raison qu'ils ne disposent d'aucune pièce justifiant l'existence d'une quelconque relation juridique avec l'entreprise en question.

Le gigantesque incendie qui a ravagé cette unité fait encore des victimes. Non seulement, ils ont été attaqués par le feu et garderont des blessures probablement jusqu'à leur dernier souffle, mais ils ont aussi perdu leur travail sous prétexte qu'ils ne sont plus rentables. Il faut reconnaître pour certains chefs d'entreprises, le choix n'est pas difficile à faire entre le capital financier et celui humain.

Lors de son déclenchement, cet incendie a nécessité la mobilisation d'un important matériel par la protection civile, notamment deux camions-citernes de ravitaillement, trois fourgons-pompes et deux ambulances, pour éteindre les flammes qui menaçaient des lignes haute tension proches de l'usine.

L'usine de fabrication des matelas de Lissasfa n'est pas unique dans son genre. Souvent, les usines sont construites sans le moindre respect des normes de sécurité. Dès qu'un problème se pose, il y a des difficultés énormes à gérer.

Un constat s'impose toutefois. Lors de notre tournée dans les quartiers industriels de Casablanca, deux remarques ont attiré notre attention. En premier lieu, l'informel fait ravage. Ce n'est pas quelque chose de nouveau. Mais c'est là où le problème se pose le plus. Dans ce genre d'entreprises, situées aux quartiers Lissasfa, Hay Mohammadi, Bernoussi, Ain Sebaâ, Derb Soltane et l'ancienne médina, les sociétés hors la loi font leur loi. Les autorités locales sont au courant de leur existence et des conditions de travail inhumaines qu'elles imposent aux employés, mais ne bougent pas le doigt. Certes, elles permettent de réduire le taux de chômage et procurent du travail aux gens nécessiteux. Cependant, elles ignorent toutes les lois sociales, n'assurent même pas le minimum de sécurité sociale et exploitent à fond une main-d'oeuvre à moindre coût. Le problème est que ces sociétés qui n'ont ni registre commerce ni paient les taxes et impôts, sous-traitent très souvent avec des entreprises structurées et ayant une grande visibilité sur le marché. Ceci concerne aussi bien le textile, l'agro-alimentaire que les unités qui manipulent des produits chimiques dangereux.

N'empêche qu'il existe aussi des entreprises qui accordent un intérêt réel à la sécuité des employés. Dès l'accès aux sites de production et même au siège social, le visiteur ne manque pas de constater que les directives et consignes de sécurité sont affichées sur les murs et des livrets de sensibilisation sont même distribués aux employés pour plus de précaution.

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