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Côte d'Ivoire: CHUs d'Abidjan, des usines à cadavres


 

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Nord-Sud (Abidjan)

10 Mai 2008
Publié sur le web le 12 Mai 2008

Cissé Sindou

Bâtiments vétustes, équipements obsolètes, racket organisé des patients

De l'extérieur, en raison de leur gigantisme, ils continuent d'être perçus par beaucoup de personnes comme la solution a tous les problèmes de santé. La réalité est toute autre. La réalité, c'est que les célèbres Centres hospitaliers universitaires(Chu) d'Abidjan, sont devenus aujourd'hui des mouroirs. Reportage.

Qui va aider Noël Delamo ? La tête entre les deux mains, ce chef de famille est très calme sous le préau des urgences médicales du Chu de Yopougon. Il est attristé et désemparé par le sort de son épouse internée dans l'hôpital depuis une semaine. Elle y a été admise dans la douleur d'une fausse couche. Son état s'est aggravé au fil des jours, et depuis lors, elle n'arrête pas de perdre du sang : « Elle vomit du sang. Quand elle doit aller aux toilettes, c'est du sang qu'elle rejette. Elle ne boit plus d'eau. Elle refuse de s'alimenter. Sa seule nourriture, c'est le sang.» L'époux achète en moyenne trois poches par jour. Il doit aussi faire face aux ordonnances qui se succèdent. Les médecins ne lui disent rien de précis.

En bout de piste, en plus d'être affligé, il est ruiné. Au moment où nous l'approchons ce mardi 29 avril, il est en compagnie de son beau frère Raymond Loua. Menuisier à Abobo, ce dernier est venu lui apporter son réconfort moral. Il lui laisse aussi une somme de 5000F avant de se retirer. Sous un hangar d'environ 20 m de long et 10 m de large, sont alignés des sièges en béton recouverts de carreaux. Ce matin, Delamo est le seul parent de malade à en utiliser un. Les autres sont assis ou couchés à même le sol. Ce sont essentiellement des femmes. Certaines d'entre elles sont plongées dans un sommeil profond qui témoigne d'une nuit blanche. Celles qui ne dorment pas affichent des mines de deuil.

Ici, la mort est dans tous les esprits. Un nouveau décès est en effet annoncé presque toutes les dix minutes. Pour le faire, l'un des médecins se dresse devant la foule de parents qui attendent dehors. Comme des candidats au bac venus écouter leur résultat, tous regardent l'homme en blouse blanche et l'écoute avec une attention particulière. Le malheureux élu est invité à s'approcher. Il est entrainé dans la salle des urgences généralement interdite aux familles. Quelques minutes après, il ressort. Abattu s'il est du lot des plus résistants, en pleurs pour les plus émotifs. Les autres parents l'approchent pour lui apporter leur réconfort.

C'est la solidarité dans le malheur. Quelques fois, les décès s'annoncent d'eux-mêmes. C'est ce qui va se produire à 11h37 ce même mardi . Sur la voie bitumée qui passe devant le service des urgences, un jeune homme pousse un coffre métallique en provenance de la morgue. Le coffre en forme de cercueil est sur un support à quatre roues. «Ça, c'est le Grumman présidentiel. Que tu le veuilles ou non. Que tu sois riche ou pauvre, tu vas forcément l'emprunter un jour », lance à haute voix et dans le vide le gérant de la cabine téléphonique installée devant le préau. Une ironie caustique qui montre la familiarité à ce genre de scène.

La douleur dans la misère

En parlant de Grumman, le jeune homme pense moins à l'appareil volant que tous les pauvres n'ont pas la chance de visiter, qu'au voyage éternel. Cette fois, celui qui s'en va est un homme. Il est arrivé quelques minutes plus tôt dans l'ambulance immatriculée D 55058. Bien que débarrassé du malade, le véhicule reste stationné à l'entrée principale des urgences jusqu'au moment où arrive le « Grumman.» Pour gagner du temps, il faut tout tirer au clair avant que l'ambulancier ne se retire. Le cercueil métallique ressort plus lourd que lorsqu'il arrivait. Direction, la morgue. Le brancardier qui le pousse est suivi d'une femme et d'une fillette. Les autres parents les regardent partir avec beaucoup de compassion. Tout en avançant, la dame lève les deux mains vers le ciel et fait des prières. Nous la suivons jusqu'à la porte des pompes funèbres. La dépouille est placée dans un casier. Les larmes aux yeux, elle explique qu'il s'agit de son époux. Il souffrait du diabète depuis de longues années. Il est subitement tombé dans le coma pour ne plus jamais se réveiller. La veuve ouvre son téléphone portable et annonce la mauvaise nouvelle au reste de la famille.

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Chaque jour, ce sont autant de scènes de détresse que vivent de nombreuses familles entre les murs de nos grands hôpitaux. Des scènes que l'on est loin d'imaginer depuis le train-train quotidien des bureaux, des gares ou des marchés. Elles traduisent non seulement la douleur et l'impuissance des familles, mais aussi et surtout la pauvreté grandissante des populations qui arrivent démunies dans ces centres de santé publics. La dispute à laquelle nous assistons quelques jours plus tard, un après-midi, au Chu de Treichville est plus éloquente. Devant la porte du service de gynécologie et d'obstétrique, un jeune homme de moins de 30 ans a une chaude altercation avec un médecin. Inutile de les approcher pour savoir qu'ils sont en désaccord. Les grands gestes qu'ils font et le ton qui monte permettent de s'en apercevoir à une dizaine de mètres. Sans avoir conclu avec ce premier interlocuteur, le médecin se dirige vers un autre parent de malade, mettant fin du coup à la discussion. Le jeune homme, lui, retourne s'asseoir à l'ombre de l'un des arbres dressés aux abords du bâtiment. Le visage fermé, il répond à peine au « bonsoir » que nous lui adressons. Sa colère est évidente. Pour obtenir sa coopération, il faut trouver des phrases compatissantes : « Vous devez avoir beaucoup de problèmes ! ». Cette marque de compassion l'adoucit. Il tourne vers nous son regard qu'il avait jusque-là maintenu dans un ailleurs lointain et répond : « Ce sont ces médecins qui me rendent la vie dure. »

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