Nebil Radhouane
12 Mai 2008
Les Arabes sont-ils très traducteurs ? La réponse des statistiques est formellement négative. Selon le rapport du Développement Humain de l'année 2003, nous sommes incontestablement ceux qui traduisent le moins dans le monde. Les chiffres sont étonnants, indignes qu'ils sont de notre histoire, contraires aux préjugés plutôt favorables que nous aurions quant à notre productivité dans ce domaine.
En proclamant 2008 Année internationale de la traduction, la Tunisie ressuscite en vérité une tradition pluriséculaire au moins aussi vieille que les premières conquêtes islamiques, lorsque les gens écoutaient le traducteur sans pouvoir décider dans quelle des deux langues il était plus éloquent.
Mais l'intérêt que porte la Tunisie à la traduction ne date pas d'hier. Loin d'être une célébration ponctuelle ou une manifestation de circonstance, l'année 2008 est l'illustration d'une conscience permanente qui suggère depuis toujours que nous ne vivons ni l'année ni le siècle, mais l'ère de la traduction.
Grande histoire et maigre moisson
C'est grâce à la traduction que la civilisation arabe avait connu l'essor scientifique que l'on sait et dont les nostalgiques ne cessent aujourd'hui de chanter les louanges. L'essentiel des connaissances, des idées et des philosophies fut importé des Grecs, des Indiens et des Persans, puis réinventé et approfondi au contact de civilisations riches et évoluées.
Ces rencontres et ces métissages seront à l'origine d'une activité largement plurilingue, dont la traduction sera l'expression évidente. C'est à l'époque du calife abbasside Al-Ma'moûn que fut créée Beït Al-Hikma, aujourd'hui éponyme de toute institution au service de la traduction et des traducteurs.
De ce projet, malheureusement, il ne reste aujourd'hui qu'une vague conscience, traduite ça et là par quelques rappels à l'ordre, des colloques, des conférences, des prix internationaux, voire mondiaux, mais qu'en est-il de la traduction proprement dite, loin des théories contemplatives et des spéculations consciencieuses?
Sur 830.000 publications chaque année, toutes spécialités confondues, le monde a droit à plus de 100.000 traductions. Le monde arabe, lui, n'en publie, tenez-vous bien, que 330 annuellement, soit une traduction pour 1 million d'Arabes. La Hongrie, à elle seule, en publie 519 pour 1 million, et l'Espagne 920 !
Pour qui a le sens des proportions, ces chiffres, plus que révélateurs, nous ramènent à de tristes dimensions. C'est encore plus humiliant lorsqu'on apprend que, depuis Al-Ma'moûn, les Arabes n'ont traduit que 10.000 livres, soit ce que traduit l'Espagne en une année !
Rien n'est perdu
S'il ne reste que la conscience, elle est toujours bonne à prendre. Malgré tout, de leur prestigieuse histoire en traduction, les Arabes ont gardé de beaux restes. En témoigne le vif effort que déploie sans cesse la Tunisie dans ce sens, par l'intermédiaire de ses universités et ses institutions académiques, dont la plus active dans ce domaine est l'Académie tunisienne des sciences et des arts (Beït al-Hikma).
En Arabie Saoudite, vient d'être créé un Prix mondial de la traduction à l'instigation du Serviteur des Deux Saintes Mosquées, le Roi Abdallah Ibn Abdelaziz, dont l'édition 2007 est à présent clôturée par un beau palmarès attribuant le Prix de 133.000 dollars au meilleur traducteur dans chacune des rubriques suivantes:
- oeuvre traduite vers l'arabe en sciences humaines
- oeuvre traduite vers l'arabe en sciences exactes
- oeuvre traduite vers une langue étrangère en sciences humaines
- oeuvre traduite vers une langue étrangère en sciences exactes
- prix de la meilleure institution au service de la traduction.
De ces cinq prix, seul le quatrième (traduction d'une oeuvre scientifique de l'arabe vers une langue étrangère) a été retiré. On comprend facilement pourquoi. Quant aux autres, ils ont été décernés respectivement à Salah Sââdaoui pour sa traduction du turc d'un livre sur « Les Turcs et leur histoire en Egypte », Ahmed Foued Bacha pour sa traduction en arabe d'un livre scientifique intitulé « De l'atome au quark », Abdesslem Cheddadi pour sa magistrale traduction en français, publiée par La Pléiade, du livre d'Ibn Khaldoûn (le Livre des Exemples), ex Ãoequo avec Claudia Maria Trisso pour sa traduction en italien du livre des voyages d'Ibn Battouta. Quant à l'institution primée, il s'agit du Complexe du Roi-Fahd pour l'impression du Saint Coran à Médine.
Le traducteur de la belle époque n'est donc pas mort. Le vieux «turjuman» (sait-on que ce mot est l'étymon qui a donné en français «truchement» ?) est, d'une manière, réhabilité. Resterait maintenant à étoffer l'idée d'une traduction plus ouverte encore qu'elle ne l'est actuellement. Une traduction qui ne soit pas un autre moyen de reconquête nostalgique et réflexive, à la recherche de l'identité perdue et d'autres clichés dans ces zones-là.
L'une des bannières qu'il faudra cesser de brandir, par exemple, est justement celle de clamer que ces prix mondiaux de la traduction ont pour objectif essentiel «d'enrichir la bibliothèque arabe». Trêve donc d'importations et de traductions à sens unique. Exportons, exportons, traduisons vers les langues étrangères afin que l'Autre renonce à ses préjugés, assimile l'originalité et le génie de notre culture.
Si la fonction essentielle de la traduction est aujourd'hui de s'inscrire harmonieusement dans la pensée globale et mondialisée, il faut alors qu'elle dépasse pour nous sa première (primaire) vocation explicative et accumulative pour devenir à vocation créative et cognitive. En tant que communication interlinguistique, la traduction doit donc atteindre à une valeur épistémologique.
En effet, communiquer n'est pas seulement apprendre et répéter; c'est surtout comprendre, produire, et se faire comprendre.
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