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Tunisie: Désenchantement


La Presse (Tunis)
 

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La Presse (Tunis)

12 Mai 2008
Publié sur le web le 13 Mai 2008

Fathi Chargui

C'est fou ce que le désarroi se porte bien par les temps qui courent. Qu'il dicte à une écrivaine les lignes de force d'une fresque-témoin, c'est toujours la même ambition qui domine: traquer la grande angoisse contemporaine.

On peut avoir une ambition plus mesurée et délimiter le désarroi de l'époque à un quartier facilement repérable par un nom de station de métro à Paris. On croit déjà voir surgir une nouvelle cour des miracles à l'échelle de nos baladins du temps présent. Las, il faut vite déchanter. Les personnages de Brigitte Smadja annoncent d'ores et déjà l'humanité. De quoi s'agit-il ? Le jour d'une finale de coupe du monde, l'héroïne de ce roman décide d'en finir avec son mari qu'elle avait quitté. Elle passe donc en revue ses souvenirs qu'elle démonte pièce par pièce, ses faits et gestes d'intellectuelle soixante-huitarde retraitée dont tout semble s'effriter sous ses pieds, sauf l'amour que lui vouent ses voisins à l'instar de Béchir, le cafetier.

Les personnages fort fantomatiques de ce livre, sans doute vaincus par l'inanité de leur propre langage, se renvoient comme un jeu de balles des aphorismes. La vraisemblance et la verve ne manquent guère à Brigitte Smadja. Son héroïne rassemble à elle seule les angoisses, les craintes. Ce qui sauve l'héroïne de ce roman, intérimaire dans l'âme, qui ne supporte ni les domiciles fixes, ni les hommes figés, encore moins les travaux qui vous agrippent, c'est la mémoire ressuscitant le parfum de jasmin et les couleurs de La Marsa. Elle peut se confier, s'y avouer, s'y livrer à l'exorcisme de ses peurs: ses relations troubles avec son mari, l'emprise d'une famille dévorante, l'aveu de la "faute", elle retiendra tout dans son subconscient sans perdre une miette.

La vie étriquée de l'héroïne est à la mesure de la médiocrité poisseuse de son environnement. Une existence monotone qui se débite au rythme lancinant de la quotidienneté d'une femme retraitée. Mais faiblesses ou couardise, elle préfère échapper à ce morne quotidien en rêvant à ses souvenirs de célibataire, au bon vieux temps où, libre et insouciante, à l'abri du monde, retranchée derrière la fumée complice des cigarettes, elle formait avec les amis du bar du coin un quatuor soudé par les cartes où le temps ne comptait plus. L'héroïne, soucieuse, passe en revue sa vie avec son mari qu'elle vient de quitter. Un pied de nez à la médiocrité débilitante de sa vie. Comme un songe vécu à demi éveillé, cette folle nuit verra aussi sa défaite. Dans sa peinture incisive des lâchetés quotidiennes, de l'existence étriquée de ces êtres, Brigitte Smadja atteint sans nul doute à l'essentiel, avec des descriptions de ces personnages englués dans leur pauvreté. L'auteur fait souvent penser à la romancière américaine Carson Mac Cullers. Un univers où l'étouffement le dispute à l'insondable médiocrité qui colle aux êtres comme une moisissure mauvaise. A coups de phrases sobres et insidieuses, Brigitte Smadja sculpte l'envers sordide d'un destin ordinaire.

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La mémoire et l'oubli

Un itinéraire dur et méthodique à travers la psychose maniaco-dépressive, décrite au jour le jour par l'héroïne. Tout au long de cette odyssée, l'héroïne épie ses propres défaillances du coeur et de la raison, contrainte à s'arrêter aux seuls «trous noirs» du souvenir. «Amputée» de son futur et la tête pleine de «neige», cette femme de plus en plus étrangère à elle-même tente en vain de fuir à son sort. Avec cette brusquerie et cette sincérité de ceux qu'on nomme les «fous littéraires», elle révèle que la folie n'est point de perdre la tête, mais de «perdre son corps». Rapports troublants, franchement sado-maso, un rien blasés et, pour tout dire, désenchantés : ceux qu'une femme entretient avec son passé et son présent, ses «hommes», laissant la tendresse pour un ami maghrébin dont l'amitié demeure indéfectible, une valeur sûre. Curieux roman, en vérité, qui hésite entre l'aveu de la confession, la précision du document, la fougue fictive du roman. Brûlant de film mystère et d'érotisme voilé. Troublant. Comme pour mieux cacher des blessures qu'instinctivement l'on soupçonnait, l'auteur frappe par la qualité éthérée de sa prose et par la dignité des obsessions, qui n'avaient d'ailleurs pas laissé de nourrir ses livres successifs, jusqu'à ce dernier : thèmes de la mémoire et de l'oubli, de la vie et de la mort, de la solitude et de la vieillesse

Le jour de la finale, de Brigitte Smadja, 174 pages, Actes Sud, mars 2008.



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