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Tunisie: L'entreprise au quotidien - Quand le coeur est ailleurs
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La Presse (Tunis)
14 Mai 2008
Publié sur le web le 14 Mai 2008
Foued Allani
Quand le travailleur est payé vraiment en deçà de la valeur de son effort, que cette contrepartie, qui en plus d'être dans ce cas injuste, est versée en retard par l'employeur et qu'aucune autre solution de rechange n'est envisageable, surtout si le salarié a des responsabilités sociales contraignantes, le couple effort-argent n'est plus simplement infernal. Il devient l'enfer-même.
Une situation qui n'est pas du tout conjoncturelle dans bon nombre d'entreprises qui travaillent en deçà des taux acceptables humains de production (rythmes soutenus); profitant ainsi d'une situation sociale de domination (région à fort taux de chômage par exemple), malgré une situation financière confortable.
C'est le cas aussi du travailleur dont la situation reste indéfiniment précaire.
Nous retrouvons ce genre de situation quand l'employé d'une entreprise de main-d'oeuvre est dirigé par un margoulin qui jongle avec la législation, pas très à cheval sur l'éthique (c'est évident) et hypocrite par-dessus le marché. C'est le cas aussi de cet employé qui se trouve obligé de travailler plus que la normale, avec des horaires tuants.
Dans certaines grandes entreprises et pour les besoins d'une commande, les travailleurs se trouvent obligés de faire des heures supplémentaires avec le ferme engagement de leur responsable qu'ils seront bien rémunérés après la campagne.
La réalité s'avérera autre et les travailleurs subiront une amère déception en découvrant qu'ils avaient été dupés (rémunérés très en deçà ou pas payés du tout). Le responsable avancera alors plusieurs prétextes dont certains ne peuvent tenir debout.
Nous avons eu l'occasion de découvrir cette amertume auprès de salariés qui ont été obligés de sacrifier leurs
soirées ramadanesques familiales et/ou amicales et se sont endettés jusqu'au cou pour l'Aïd en perspective d'un bon magot pour se retrouver après avec le sentiment d'avoir été arnaqués. Double injustice, double colère et la confiance, pilier de toute relation humaine positive, a f... le camp.
Nous avons fréquenté de près un chef d'entreprise qui avait la manie de maintenir ses employés dans une précarité le moins que l'on puisse dire révoltante.Très pointilleux côté horaires et rendement, il fait systématiquement attendre les salariés parfois jusqu'au 15 du mois pour les payer.
Les arguments avancés que les affaires ne marchent pas bien ne pouvaient plus tenir longtemps devant son train de vie et surtout sur le volume de travail.
Il avait un turc infaillible que ses employés, toujours nouveaux et toujours avec le statut de stagiaires, découvrent très rapidement. ça ne ratait jamais. Une semaine avant la fin du mois, il devenait grincheux, horriblement insatisfait de leur travail. Bref, inabordable comme un porc-épic ou comme on dit «entouré de poules noires» (djej lakhal).
Une tactique qu'il utilise pour culpabiliser les salariés et les dissuader ainsi s'ils comptent faire pression pour obtenir leurs paies.
Cette tactique est poussée à son paroxysme quand il veut provoquer le départ d'un salarié, pour le remplacer par un nouveau encore motivé. Il laisse sa victime sans la payer pendant deux ou trois mois, lui signifie avec mille subterfuges qu'elle est incompétente et qu'elle n'a pas donné satisfaction. Résultat : départ du salarié qui laisse généralement un ou deux salaires non perçus.
Dans certaines entreprises, des travailleurs se trouvent parfois obligés de laisser des pourboires à toute une série d'autres employés qui contrôlent le processus de paie. Un ouvrier qualifié nous a confié l'autre jour qu'il débourse mensuellement cinquante dinars pour espérer obtenir son salaire à temps. Généralement titulaires, ces professionnels du rackett réclament quasi systématiquement ce tribut, sachant que leurs victimes n'ont pas le choix et surtout ne peuvent rien dire. Nous avons eu l'occasion aussi d'écouter des salariés se plaindre du calvaire qu'ils vivent chaque mois à cause du retard de la paie et expliquer qu'ils se voyaient comme obligés de tendre la main, alors qu'ils ne font que réclamer leur dû. «Comme il n'a pas froid aux yeux pour nous donner des ordres, nous gronder et nous astreindre à des heures supplémentaires, il doit aussi se débrouiller pour nous payer à temps. Chacun doit respecter ses engagements», expliquent-ils.
Si les exemples ne manquent pas et que cette situation n'est pas du tout exceptionnelle, en revanche, le schéma est le même et le résultat aussi. Le problème est quand ces situations se multiplient pour devenir monnaie courante.
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Le travailleur se sent ainsi dans une insécurité permanente, avec en plus des dettes sur le dos. Car obligé de se déplacer, de dépenser donc pour entretenir un rythme acceptable de travail avec en perspective une carotte qui pourrait facilement se transformer en gourdin. Comment espérer alors travailler à l'aise et avec quel moral? Quand le coeur n'y est plus et le portefeuille aussi.
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