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Sénégal: Les séries du Soleil ; l'école en questions - « Xar-matt » ou travail noir chez les enseignants, un mal nécessaire ?
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Le Soleil (Dakar)
14 Mai 2008
Publié sur le web le 14 Mai 2008
Maguette Ndong
La plupart des enseignants issus du public se livrent fréquemment à la recherche effrénée de l'argent ou « xar-matt », activité consistant à réserver leurs heures perdues à l'école privée. S'ils évoquent les raisons qui les poussent à faire du « xar-matt », ils le font le plus souvent au détriment de l'école publique et des élèves.
Les fêtes de Pâques, officiellement décrétées, n'empêchent pas Mohamed et ses camarades de poursuivre les cours. Dans l'enceinte du lycée Abdoulaye Sadji, à Rufisque, ils sont pour la plupart des élèves en classe de Terminale à discuter par groupes ou en aparté sous l'ombre des arbres. Ils viennent de boucler des cours de rattrapage avec certains de leurs professeurs qui ont accepté de combler des heures perdues. Elève en Terminale L, Mohamed, comme la plupart des élèves de sa classe, se fait des soucis avec les grèves qui ne cessent de perturber les programmes. Mais il en veut surtout à certains de ses professeurs qu'il accuse de mettre à profit les fêtes pour dispenser des cours dans les écoles privées.
« Au lieu de faire tout pour terminer leur programme, ils passent leur temps à faire du xar-matt sans se soucier de nous », fustige-t-il dans un ton amer. Cet élève qui dit avoir passé tout son cycle moyen dans le privé est aujourd'hui convaincu que ces enseignants payés à l'heure accordent moins de rigueur dans le public. Alassane, son camarade et complice, raille un de ses professeurs « xar-matteur » qui passe, selon lui, tout son temps à manipuler son ordinateur portable au lieu de faire cours. « Depuis le début de l'année, ajoute-t-il dans un ton hilare, il ne fait que nous distribuer des polycopiés dans une matière où le coefficient est 6 au bac. En plus, il s'absente souvent ».
Comme pour emboîter le pas à ces élèves du lycée Abdoulaye Sadji, le censeur du Lycée moderne de Rufisque se plaint de certains professeurs de son établissement qu'il dit toujours assis quand ils font cours, alors que dans le privé ils sont debout. « C'est un phénomène qui gangrène l'école sénégalaise, mais je ne le condamne pas », nuance Mamadou Diallo. En outre, estime-t-il, il arrive que certains enseignants bénéficiant de repos médical, le mettent à profit pour honorer leur engagement dans le privé. Dans son établissement où chaque enseignant bénéficie d'un jour de repos, autrement appelé « journée pédagogique », il arrive que cette journée entière soit réservée aux écoles privées. Mais, en fin de compte, ils sont aujourd'hui la plupart des professeurs à monnayer leur talent dans le privé.
Forte demande
Professeur de mathématiques dans un lycée public, Yakhya Diallo explique ce phénomène par la prolifération des écoles privées et la forte demande que ces établissements adressent aux enseignants du public. « Si on devait se limiter au public, toutes ces écoles allaient fermer », justifie cet enseignant trouvé en plein cours dans un établissement privé.
Pour avoir offert « gratuitement » quatre heures supplémentaires au public, M. Diallo se donne la liberté de consacrer certaines de ses heures au privé. « Les gens n'ont pas la même conscience », indique-t-il. « Si certains sont dans le privé pour le gain, d'autres font du xar-matt par passion, mais surtout pour aider les élèves », ajoute-t-il.
Des salaires très bas et surtout la cherté de la vie seraient, aux yeux des élèves, à l'origine de ce phénomène qui s'accroît d'année en année. Directeur d'une école privée créée il y a juste deux ans, M. Niang informe avoir reçu plusieurs demandes de professeurs issus du public pour dispenser des cours dans son établissement. Aujourd'hui donc, il est devenu rare de trouver des enseignants recrutés qui se limitent exclusivement au public.
Pour Mbaye Fall Lèye, porte-parole du Cadre unitaire des syndicats des enseignants du moyen secondaire (Cusems), ce phénomène n'est rien d'autre que la conséquence de la dégradation des conditions de travail et de vie des enseignants. « Le xar-matt est actuellement devenu un mal nécessaire dans l'école sénégalaise », déclare Ibrahima Sow, professeur de Français au lycée Abdoulaye Sadji. Mais, dans le même temps, cet enseignant fustige une certaine légèreté dans les écoles privées comme l'absence d'enquête sur le profil des enseignants engagés pour dispenser des cours. Pour avoir fréquenté l'une de ces écoles privées, M. Sow livre cette anecdote : « j'ai eu l'expérience d'un élève qui avait fait 112 heures d'absence dans une école privée sans être inquiété ». M. Niang du privé entend barrer la route aux enseignants qui sont à cheval sur d'autres établissements concurrents. « Je suis très exigeant dans ce domaine et si je vois que tel professeur est dans une autre école privée, je mets fin à la collaboration », indique-t-il.
A Rufisque, le « xar-matt » est d'autant plus développé que ce sont maintenant les enseignants eux-mêmes qui créent leurs propres écoles privées. Actuellement, pas moins de 4 à 5 écoles privées ont été créées par des professeurs à la retraite ou en activité. Aujourd'hui que le « xar-matt » est bien ancré dans l'école sénégalaise, Ibrahima Sow pense qu'il appartient à l'Etat de prendre en charge cette question pour permettre à ceux qui sont dans le privé d'avoir des salaires décents et une retraite. Mais, aussi, il croit que les écoles privées doivent se conformer au cahier de charges et dispenser des cours de qualité. « Il est temps que chacun joue sa partition », juge-t-il. Quant à Mbaye Fall Lèye du Cusems, il soutient qu'il faut juste créer les conditions pour permettre aux enseignants de se réaliser socialement dans le public.
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Des heures payées entre 1000 et 4000 Cfa
Dans le privé, chaque heure de cours compte pour l'enseignant. Pour rémunérer les vacataires, on se base sur les émargements faits par chaque professeur au sortir de la classe. Mais, c'est surtout sur la base des diplômes que ces établissements fixent leur barème. Un détenteur du Bac+2 se retrouve généralement avec 1000 à 1200 francs Cfa par heure. Les titulaires du Caem ou du Caes, mieux servis, peuvent avoir entre 2000 et 2500 francs Cfa par heure. Ce qui constitue un gain non négligeable et des revenues supplémentaires en dehors du salaire mensuel dans le public. Et il arrive même que des écoles payent jusqu'à 4000 francs Cfa l'heure.
Surtout à Dakar où les écoles privées se mènent une concurrence pour attirer les professeurs. « Parfois, le simple fait de voir un enseignant du public venir dans ces écoles est un brevet de crédibilité », juge Ibrahima Sow.
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