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Côte d'Ivoire: Dans le quotidien des "enfants sorciers"


 

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Nord-Sud (Abidjan)

14 Mai 2008
Publié sur le web le 14 Mai 2008

Jean Roche Kouamé

Camp de prière et de délivrance (Mife d'Anyama)

A l'âge où la plupart de leurs camarades jouent aux billes, au cerceau ou à la corde à sauter dans les cours de récréation, des dizaines de gamins au visage d'ange sont internés dans un camp de prière et de délivrance. Sous le prétexte de les désenvouter. Dans un décor de maisons inachevées perdues au milieu de la broussaille, se dresse un grand mur sur lequel on peut lire «Ministère international de formation et d'évangélisation (Mife); «Tout ce qui est né de Dieu triomphe du monde», «Pas un pas sans Jésus ».

A l'entrée de ce camp de prière et de délivrance situé non loin de l'hôpital général d'Anyama, un spectacle attire le regard des visiteurs et provoque des sentiments mélangés de compassion et de révolte. Couchées à même le sol le long d'une bâtisse inachevée et lugubre, des silhouettes décharnées et enchaînées comme des bêtes de somme, grillent sous un soleil de plomb. Les premières pluies de ce mois de mai ne sont pas parvenues à bout de la chaleur. Elles ont, par contre, transformé le camp en une véritable porcherie avec ses odeurs nauséabondes. Ce ne sont pas les conséquences de la famine qui frappent ces damnés, mais la folie d'un "homme de Dieu".

Ce pasteur clame haut et fort qu'il guérit les malades et les âmes possédées à travers la parole du Saint Esprit dans cette sorte de caverne d'Ali Baba transposée au coeur de la cité de la cola. Une dizaine de malades, victimes de troubles mentaux ou comportementaux, soumis à un jeûne forcé dans des conditions d'hygiène douteuses (pas d'installations sanitaires), attendent leur guérison par la prière. Squelettiques, ils passent le clair de la journée à dormir dans un espace qu'ils partagent avec les divers animaux domestiques de ce centre. Une palissade sépare le ghetto réservé aux malades du temple. Comme pour cacher du regard des fidèles ces créatures qu'on dirait venues du désert somalien. Ce 10 mai, l'office démarre à 8 heures.

En l'absence du pasteur N'Guessan, le gourou du bled, c'est "l'homme de Dieu" Bagnon qui dirige le culte. Une petite foule est déjà rassemblée dans le bâtiment sans porte ni fenêtre. Il y a là des femmes, des hommes aux visages tannés par le soleil mais aussi et surtout une demi-douzaine d'enfants qui ne sourient pas. Un "sorcier" au visage d'ange Cette marmaille a pris place à la gauche du pasteur adjoint. Les écoutent religieusement l'homme de Dieu parler de la guerre contre le monde des ténèbres, contre les enfants du diable... « Nous allons foudroyer la femme et le mari de nuit ; nous allons foudroyer les sorciers et leur maître Satan», professe-t-il. Doté d'un sens presqu'inné du verbe et maîtrisant la parole divine, il charme son auditoire. « Dieu ne bénira que tous ceux qui le louent de toutes leurs forces », avertit-il. Une fidèle d'un âge avancé, très en verve, entonne de sa plus belle voix un chant de louange: « Ma vie est entre tes mains, Seigneur ! Ma guérison dépend de toi ! » L'assemblée reprend cet air.

Les louanges s'élèvent au-dessus du camp comme pour étouffer les complaintes des malades qui, entre temps, ont mis fin à leur grasse matinée. Entre cantiques et prêches, les heures s'écoulent lentement. La fatigue est au rendez-vous. Quand sous le coup de 14 heures, le pasteur principal débarque au camp avec sa panoplie : sono, micro, instruments de musique pour rythmer la séance de désenvoutement, il trouve des fidèles essoufflés. Les gamins, eux, ne se font pas prier pour transformer le temple en un vaste dortoir. Celui que ses proches collaborateurs appellent affectueusement « Papa » est un dandy porté vers la séduction. La mise en scène, le costume, l'apparat, bref tout ce qui crée l'apparence du bon pasteur et qui force les fidèles à poser leur masque de « sorciers, de mangeurs d'âmes » pour avouer "leur crime". Le bureau du « boss » est une petite pièce située juste à côté du temple où s'entassent acrobatiquement plusieurs objets de culte. C'est dans ce confort minimum qu'il accorde ses audiences. La deuxième pièce sert de vestiaire aux pensionnaires.

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Elle est placée sous le contrôle de l'homme de Dieu Boka. Tout est sens dessus dessous dans cette pièce d'à peine quatre mètres carré. Selon le programme du Mife, les séances de délivrance se déroulent tous les samedis. Une mère de famille qui avait confié, une semaine auparavant, ses deux enfants "bahéfouè" (Ndlr, sorciers, mangeurs d'âme) au camp est venue pour assister à la séance de désenvoutement. Mais ce samedi-là, la cérémonie a été reportée. Le gourou étant maintenu pendant longtemps hors de son temple pour cause de deuil familial. Son fils Zata bi Tra, confie cette mère de famille, aurait avoué lors d'un culte dans une église à Bonoua, que sa soeur Lou Nadège (9 ans) et lui-même sont possédés par des esprits maléfiques qui les poussent à « manger l'âme » des proches. Zata bi, âgé aujourd'hui de 14 ans, aurait abandonné l'école sous la pression de ces esprits maléfiques. Prise de panique, la mère s'est alors tournée vers le Mife sur les recommandations d'une nièce à Abobo. Le pasteur N'Guessan examine attentivement la petite Nado, élève en classe de Ce1, et lâche, sûr de son fait: « Vous voyez, elle n'a pas de dents assez solides mais grâce à des dents spirituelles, elle peut croquer les os de vieilles personnes. » Il promet à la maman de s'occuper des mauvais esprits qui empoisonnent la vie de ses deux enfants. Zata bi Tra et sa soeur cadette devront rester encore au camp pour suivre le traitement infligé à tous les « sorciers, mangeurs d'âme ».

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