Le Messager (Douala)

Cameroun: Funérailles sur fond de positionnement politique

Roland Tsapi Et Guy Modeste Dzudié

15 Mai 2008


Dix sept ans après le décès de Victor Jean Claude Kanga, ancien ministre et prisonnier politique sous le régime Ahidjo, ses enfants et sa veuve ne s'entendent pas sur l'organisation des cérémonies en son hommage. Le week-end dernier, ces cérémonies diversement appréciées se sont déroulées à Bafang, sous surveillance de l'armée.

Confrontation entre l'armée et le Kougang

« La volonté de Dieu a fini par s'accomplir. Je suis satisfaite. Les funérailles de mon défunt mari se sont déroulées dans la concorde et l'amour. » A la fin de ce qui tient lieu de rites de lamentations de Victor Kanga, sa veuve, Jeanne Kanga, se réjouit. Et elle en a de quoi car, tôt le matin, les gardiens des traditions, Kougang, venus de la chefferie Banka, ont assiégé le site prévu pour les lamentations. Le chef Banka, David Monkam Tientcheu, avait en effet interdit la tenue de cette cérémonie sur son territoire, et avait refusé de donner l'onction traditionnelle, notamment en sortant les tam-tams de la chefferie et en les faisant battre pour « ouvrir le deuil. »

Ce qui fait dire à certains observateurs que Samuel Ivaha Diboua, préfet du département du Haut-Nkam, serait déjà en train de coudre un rapport contre le Fo'o des Banka, pour « insubordination ». Car, en dépit des multiples interpellations et pressions, l'autorité traditionnelle n'a pas cru bon de lever la mesure d'interdiction qui pesait, traditionnellement, sur les funérailles de Victor Kanga. Face à la résistance de ceux qui incarnent les institutions traditionnelles à Banka, l'administration a finalement fait prévaloir la « force de l'Etat ». C'est ainsi que quelques éléments du Bataillon des troupes aéroportées de Koutaba ont encerclé les membres de la société secrète Kougang. Chargé de veiller mystiquement au respect des traditions, ces derniers ont résisté avant d'être forcés de déguerpir autour de 12 heures.

Mais il restait une difficulté, soulever les tam-tams empruntés par les organisateurs dans un village voisin, que les membres du Koungang avaient couchés pour marquer leur désapprobation. Il faudra attendre 45 minutes pour que débutent les lamentations, avec le premier son de tam-tam donné, pas par le chef de famille comme cela est de tradition, ce dernier s'étant dissocié des organisateurs. Ces disputes se faisaient sous le regard des personnalités comme le vice-Premier chargé de l'Agriculture et du développement rural, Jean Nkuété, Marcel Niat Njifendji, ancien maire de Bangangté, le Fo'o Jean Rameau Sokoudjou de Bamendjou.

Bataille de succession

Les cérémonies se sont déroulées sans la présence du fils aîné de la famille, le député du Haut-Nkam à l'Assemblée nationale, Jean Jacques Kanga. Ce dernier s'est aligné sur une position défendue par les membres de sa famille paternelle. Celle-ci, de concert avec le chef, estimait que les funérailles de Kanga ne pouvaient se tenir valablement, sans que certaines conditions ne soient au préalable réunies. Parmi ces conditions, il y a surtout le rapatriement des restes de feu Victor Kanga du territoire Bafang où il a été enterré, pour le territoire Banka, berceau de ses ancêtres. Il fallait aussi pouvoir choisir un successeur, qui devait être solennellement présenté au cours des funérailles. Pour ce dernier détail, les six enfants ne s'accordent par sur la personne. Le conseil de famille dirigé par le grand père, aurait porté son choix sur le député, mais les autres pensent que Yves Bertin Kanga, administrateur des biens depuis 1992, devrait succéder.

En retrait dans son bureau à la Fondation Victor Kanga à Bafang, l'élu du peuple n'a donc pas participé aux rites de lamentations. Approché par Le Messager, il a refusé de s'expliquer sur ce qu'il considère comme « une affaire familiale ».

Le camp d'en face conduit par sa propre mère, le soupçonne de s'opposer aux funérailles par ce qu'il ne devait pas être présenté comme successeur. Ce qui est refuté avec la dernière énergie par le camp du député. Pour eux, le député n'est pas aujourd'hui à une succession près. Ici, on pense tout de même qu'il faille mettre fin à 17 ans d'administration des biens pour désigner un successeur. Dans le même entourage aussi, on soutient que « ce qui s'est passé le week-end ne sont pas des funérailles. Il y a certainement eu à boire et à manger, mais il n'y a pas eu de funérailles, la preuve, le tam-tam n'a pas été battu par la personne de droit, et le chef n'y a pas pris part », soutient un membre de la famille. Pour les défenseurs de ce camp, au-delà des agapes et des festivités de façade, ceux qui connaissent la coutume Bamiléké savent que sans l'onction traditionnelle, on ne saurait parler de funérailles, surtout pour un homme de la trempe de Victor Kanga.

Positionnement politique

« C'est comme s'il y a des gens qui veulent utiliser le nom de Victor Kanga pour bâtir leur carrière politique. Alors que son fils Jean Jacques Kanga, qui lui ressemble sur plusieurs points, le remplace valablement dans l'arène politique. Victor Kanga avait été fait notable par mon prédécesseur. Il lui avait attribué le titre de « sô ». Il revient à la chefferie d'organiser ses funérailles dignement. Nous ne pouvons laisser que les choses soient manipulées par son épouse. Il y'avait des désaccords entre cette dernière et les membre de la famille du défunt ministre. Après quatre réunions, un compromis n'a pas toujours été trouvé. C'est pourquoi en tant que gardien des traditions, je dois prendre toutes les dispositions qui s'imposent pour faire respecter les lois établies par nos ancêtres », affirme le chef Banka. En effet, la veuve Jeanne Kanga est fortement soutenue par Charles Djadjo (son frère, et maire de la commune de Banwa) et Richard Keuko (son beau fils et élite du Rdpc à Bandja). Ces derniers, dont l'activisme a été débordant à cette occasion, sont soupçonnés de profiter des funérailles de feu le ministre pour se mettre aux avant- postes, le but étant de se faire remarquer dans les allées du pouvoir, avec en ligne de mire l'occupation des postes qui sont progressivement libérés par l'Opération Epervier. Et au passage, rien ne serait épargné pour noircir l'image du député Kanga, qui leur ferait ombrage dans l'assouvissement de leurs destins politiques.

Liens Pertinents

Nous n'avons pas pu obtenir la réaction de Charles Dadjo. Richard Keuko, joint au téléphone, s'en défend. « Je suis le gendre de Feu Kanga, ma femme est la soeur du député, j'ai des enfants dans cette concession, et connaissant la coutume Bamiléké, j'ai tout intérêt à ce que les funérailles se tiennent. Je n'ai aucune intention de nuire au député Kanga, et j'ai par ailleurs activement participé à sa campagne lors des dernières élections », dit-il.

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