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Cameroun: La nostalgie fissurée
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Le Messager (Douala)
15 Mai 2008
Publié sur le web le 15 Mai 2008
Lionel Manga
Une ville, pour forme et objet de grande taille qu'elle soit, ne présente pas à travers le temps le même visage, ni d'ailleurs le même profil d'organisation structurale et de distribution des activités dans l'espace physique. La Ville est essentiellement labile, changeante.
Laquelle labilité ne signifie cependant nullement qu'elle ne dispose pas d'ancrages constituant de facto une partie de son identité historique, commerciale, culturelle, politique, humaine, soit des lieux invariants où demeure son âme profonde. Of course, la Ville n'est pas par elle-même douée d'intentions transformantes. Ses changements décisifs et irréversibles résultent de décisions en principe éclairées et prises par des instances plus ou moins opaques qui en détiennent l'autorité presque souveraine dans la plupart des cas. Et les habitants, les résidents temporaires, les usagers au quotidien de la Ville, à qui les so called experts ne demandent rien, eux, n'ont qu'à prendre acte de ces spectaculaires réhabilitations urbaines. Et devront les subir même s'ils les désapprouvent éventuellement
Coups de poignards
Ainsi de Douala actuellement : un « revenant » parti depuis très longtemps, et qui entreprendrait sitôt ses bagages posés une déambulation à pieds, ne la reconnaîtrait guère ici et là. « Mais où est donc passée l'ancienne gare de Besseke ? » se demanderait-il, un brin épouvanté. « Rasée ! Rasée !» lui répondrait silencieusement et ironiquement le nouvel aménagement concocté en bordure du port. Premier coup de poignard tranchant dans la nostalgie. Tant d'histoires, vivantes dans maintes mémoires encore, de trains qui n'étaient quasiment jamais à l'heure, de voyages en billets collectifs au sortir d'un trimestre de collège, le 101 et le 102 de la nuit bondés, l'odeur du mazout, le drapeau rouge des chefs de gare.
Inévitablement, cette flânerie aléatoire, à pas perdus, dans la ville de son enfance et de son adolescence, où manquent par trop des trottoirs pour les piétons, conduira notre « revenant » au coeur du centre commercial, à Akwa. Rendu là, il aura la sensation désagréable que son coeur s'arrête tout net et n'en croira pas ses yeux. Plus un arbre debout du carrefour qui s'appelait Persidés à celui de la Douche complètement défoncé. Pas un seul arbre. Rien que des souches, des façades commerciales vieillottes, défraîchies, et les lampadaires. Une violente tonsure. Renseignement pris dans la rue, il s'entendra dire alors que cette avenue historique va être élargie. Pour améliorer sensiblement les conditions de circulation. Sus donc à la congestion et gloire à l'automobile ? En attendant, elle accède brutalement au statut d'artère chauve. A l'instar de toutes les autres artères de Douala dépourvues d'arbres. Là s'est déroulé le défilé de l'Indépendance le 1er janvier 1960 et rien ne le mentionne nulle part. Pas de plaque pour mémoire. Deuxième coup de poignard. Et non des moindres.
Le moignon de pont
Quoique déjà et très sérieusement ébranlé, notre cher « revenant » ne s'en tiendra cependant pas là. Tout à son désir mélancolique de ressusciter des pans enfouis de ses vies antérieures, sa flânerie urbaine le mènera de chocs en chocs mettant à mal sa nostalgie. Le visage du Douala habitant ses souvenirs est bel et bien en train de disparaître au profit d'un autre. Si c'est un être sensible, il se pourrait tout à fait que sa gorge se noue et que des larmes lui viennent aux yeux. Parce que c'est un peu de lui qui s'efface ainsi. Des lieux qu'aucun roman, qu'aucun film n'aura raconté encore. Et qui n'existeront plus sous peu. Des tranches de vies pourtant épiques.
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Au rond-point effervescent de Deïdo, le colosse métallique posé en équilibre sur un pied entre parterre soigneusement gazonné et réverbères, le fera doucement sourire. Pour la prouesse aérodynamique et la stature. Ou quand la création artistique contemporaine flirte avec le calcul de structures. Un travail signé Joseph Francis Sumégné. C'est ce que lui apprendra une discrète plaque commémorative fixée sur le socle. Elle ne lui dira évidemment rien de la polémique initiale ayant entouré cette oeuvre lors de son érection. Elle lui semblera juste résonner avec celle, d'une échelle différente, qu'il aura vu au croisement entre l'avenue du général de Gaulle et l'axe lourd, réalisée par Manuela Dikoumé. Au fait : pourquoi la restaurer en doré ? Il est hautement louable que la municipalité se soucie de son patrimoine artistique, mais ce n'était pas sa première apparence
Pendant quelques instants, le grouillement in situ retiendra encore le promeneur. Le grouillement de la survie en régime de pays pauvre très endetté. Le régime do or die. Il se dirigera nonchalamment vers le Wouri et les îlots de mangrove. Et même si un homme averti en vaut proverbialement deux, ce sera alors le troisième coup de poignard. Coup de grâce. Toute la lame enfoncée en plein coeur. Jusqu'à la garde. «Mais où est passé le pont ? » se demandera, bousculée, chavirée, sa mémoire, devant le moignon qui en subsiste. Et la même justification à l'amputation : la fluidité du trafic. Si ce « revenant » a dans sa vie antérieure pris une pinasse de Souellaba à Douala au crépuscule, il lui reviendra alors aussi sec l'image saisissante de ce trait de lumière orangée au fond de l'estuaire, éclairage au soufre oblige et longue virgule reliant les deux rives, lévitant au-dessus de l'onde dans l'obscurité de la nuit tombant. Le « revenant » vacillera et devra probablement s'asseoir ou prendre appui contre un mur pour contenir son malaise.
Il aura beau ensuite traquer dans les conversations la moindre émotion à propos de ce chamboulement urbain, il n'entendra presque rien. Indifférence et insensibilité ? A croire que la Ville est franchement un no man's land. Que ceux qui y habitent et y vivent n'ont qu'un trivial rapport d'usage avec elle. Et qu'ils se fichent de leurs souvenirs, ainsi que des lieux qui y sont attachés, comme de leur premier bouton d'acné. Zéro attache sentimentale. Le « revenant » n'aura plus que sa nostalgie fissurée pour pleurer incognito.
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