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Liberia: Procès de Charles Taylor - Eviter le syndrome Milosevic


Le Pays (Ouagadougou)
 

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Le Pays (Ouagadougou)

éDITORIAL
16 Mai 2008
Publié sur le web le 15 Mai 2008

Le procès de l'ex-président libérien est de nouveau sous les projecteurs de l'actualité.

Moses Blah, l'ancien vice-président de Charles Taylor - de 2000 jusqu'en 2003, date à laquelle il avait assuré l'intérim de Taylor pendant trois mois - vient de témoigner à charge contre son ancien mentor. Moses Blah est lui-même jugé pour viols, meurtres et terrorisme en Sierra Leone lors de la guerre civile qui a ravagé ce pays de 1991 à 2002. Le procès de Taylor devrait durer dix-huit mois et voir défiler une centaine de témoins, parmi lesquels de nombreuses victimes, mais aussi une cinquantaine d'anciens hommes de main de l'ex-seigneur de guerre. Autant dire que ce procès risque d'être long, difficile et tortueux.

Il est vrai que Charles Taylor n'est pas n'importe qui - il a tout de même été président du Liberia ! Et que, comme tel, il a droit à un procès digne d'un ancien chef d'Etat, fût-il des plus reprochables. On peut donc convenir que c'est un procès d'envergure qui demandera plus de temps et qui fera défiler du beau monde à la barre. Il est par ailleurs vrai que ce procès avait été suspendu pour six mois à la demande de l'ex-président lui-même, qui tenait à mieux organiser sa défense. L'un dans l'autre, le jugement de Taylorc pourrait être un procès "fleuve".

Seulement, plus le jugement de Taylor traîne et plus cela pourrait finir par lasser et par faire perdre au procès sa saveur. Mais il y a bien pire : on peut en effet craindre que l'ancien seigneur de guerre libérien connaisse le même sort que l'ancien président Slobodan Milosevic, mort pendant la 5e année de son procès à la Haye.

Certes, les conditions de détention de Charles Taylor sont loin d'être exécrables (bien au contraire, d'aucuns font mention de prison dorée). Mais rien n'exclut une disparition physique de Taylor dans des conditions aussi troubles que celle du dirigeant serbe. Ce dernier souffrait de problèmes cardiaques et d'hypertension, certes. Mais on sait qu'il aurait déclaré à ses avocats craindre un empoisonnement. Probablement comme Milosevic, Charles Taylor en sait trop. Tellement trop qu'un décès éventuel en détention de ce dernier ne serait pas pour déplaire à certains. A défaut de ne pouvoir eux-mêmes le faire taire à jamais, il seraient heureux de le voir finir comme l'ancien président serbe. A tout prix, il faut éviter le syndrome Milosevic.

Plus qu'un procès d'un seul individu, ce procès pourrait être celui de tout un système fait de réseaux de soutiens et d'intérêts à dimension sous-régionale voire internationale. Cela dit, c'est la première fois qu'un ancien chef d'Etat africain est jugé hors du continent africain. Dans ce procès, l'ancien homme fort du Liberia est entendu pour des faits commis en Sierra Leone et non dans son pays. Transféré pour des raisons sécuritaires et pratiques dans les locaux de la Cour pénale internationale de la Haye, le Tribunal spécial pour la Sierra Leone, fera sans doute oeuvre utile. Car, déjà, il envoie un message clair à tous les chefs d'Etat du continent qui n'ont pas encore pris conscience qu'ils n'auront pas toujours pour alliée l'impunité. Vu sous cet angle, on peut dire que le jugement de Taylor aura valeur d'exemple.

Mieux, celui-ci constitue déjà une victoire pour les nombreuses familles des victimes de la Sierra Leone qui étaient en droit d'attendre un jugement de leur présumé bourreau. Toutefois, force est de constater que le procès de Taylor ne se déroule ni en Sierra Leone, ni au Liberia, ni quelque part sur le continent africain. Assurément, pour les Africains, il n'y a pas de quoi en tirer une fierté ! On peut, à ce propos, comprendre la frustration des Libériens qui auraient bien voulu savoir, comprendre et mieux apprécier tout ce dont on accuse leur ancien président.

En tout état de cause, le procès, parce qu'il se déroule loin du continent noir, perd quelque peu de sa valeur pédagogique. D'aucuns diront qu'il importe de se garder de tout risque d'instabilité, Taylor comptant encore de nombreux fidèles et de puissants intérêts dans ce pays. On peut leur concéder cela. Mais il n'est pas moins vrai que l'ex-chef rebelle devenu président poursuit sa marche vers Golgotha parce que ses puissants ennemis tels les Etats-Unis et la Grande-Bretagne ont réclamé sa mise à mort politique.

De fait, on se souvient comment l'actuelle présidente du Liberia ainsi que l'ancien chef d'Etat nigérian avaient été instrumentalisés par le géant américain. L'élection de Ellen Johnson Sirleaf avait été fortement soutenue par les Etats-Unis. Quelque part, elle s'est sentie le devoir de lui renvoyer l'ascenseur. Olusegun Obasanjo, pour sa part, comptait sur la bénédiction des Etats-Unis dans son intention de s'offrir un troisième mandat ou, à tout le moins, un siège permanent pour son pays au Conseil de sécurité. En échange, il s'était résolu, après quelque résistance, à offrir en sacrifice le gros bélier Taylor.

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Si le ciel lui est tombé sur la tête à ce dernier, c'est que, en fait, il n'a pas eu les mêmes chances que d'autres tyrans du continent qui n'ont jamais été inquiétés pour leur gouvernance catastrophique, parce qu'ils défendaient ou continuent de protéger des intérêts de tous ordres. L'ancien président raciste et ségrégationniste, le Sud-africain Pieter Willem Botha, l'ancien Premier ministre blanc de Rhodésie, Ian Douglas Smith et bien d'autres encore qui ont tristement marqué leur temps, ont-ils été moins tortionnaires que Charles Taylor ? Rien n'est moins sûr.



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