Fraternité Matin (Abidjan)
J. B
15 Mai 2008
Abidjan — Cette patiente a subi un traitement aux antibiotiques avant l'intervention chirurgical qui suivra.
2191 nouveaux cas annuellement déclarés font de la Côte d'Ivoire le pays le plus touché au monde. Et pourtant...
Angré, Centre Padre Pio de lutte contre l'ulcère de Buruli. Ce vendredi 02 mai, peu avant 11 heures. Le personnel s'est installé sous le grand apatam, à mi-chemin entre le bâtiment central et le pavillon des malades. Certains, accoudés au balcon s'interrogent visiblement sur cette grande animation qui a lieu à cet endroit. La sérénité, en effet, n'est pas au rendez vous en cette matinée. Une trentaine de personnes forment un cercle. Face à cette petite assemblée, les leaders conduits par Moussa Diarrassouba leur porte-parole. Il tient le crachoir et explique dans une colère à peine contenue que la décision du ministre de la Santé et de l'Hygiène publique, Dr Allah Kouadio Remi, annoncée par lui-même, deux jours auparavant, dans les locaux du centre, ne saurait emportée l'adhésion du personnel. Les propos du leader sont accueillis dans un brouhaha, indicateur du degré du mécontentement des uns et des autres. Certains participants de la réunion, arborant blouse blanche ou bleue, femmes ou hommes, tentent de prendre la parole. Qui, pour expliquer les motivations du ministre. Qui, pour l'accuser sans ménagement, de se laisser induire en erreur par le coordonnateur national de lutte contre l'ulcère de Buruli, le professeur Assé Henri.
C'est que la décision du ministre qui, sur le champ, n'a, semble-t-il, pas suscité de réaction (puisque apparemment il l'a annoncée aux frères Capucins qui l'ont accueillie sans faire de commentaire), porte sur le retour du centre Demi Emile de Zouan-Hounien, du nom d'un fidèle catholique de la sous-préfecture, centre de référence de traitement de l'ulcère de Buruli, sur ses bases. Dans un délai de deux mois. La raison principale invoquée par le ministre est la nécessité de permettre à une zone très endémique de bénéficier d'une prise en charge de proximité pour les malades. Le dépistage tardif étant considéré comme un des obstacles majeurs dans la lutte.
Le centre Demi Emile de Zouan-Hounien a été transféré à Abidjan en 2003, au plus fort de la crise qui a frappé la Côte d'Ivoire et plus spécifiquement les régions du nord et de l'ouest, dont Zouan-Hounien. Les Frères Capucins de Milan en Italie, créateurs de ce centre, y étaient installés depuis des années, soutenus dans leur action par la Coopération italienne et des ONG internationales. En 2003, l'Etat de Côte d'Ivoire, à travers le ministère de la Santé publique tenue alors par Dr Toikeusse Mabri, signe avec le centre une convention. Un arrêté vient fixer les termes des actions à mener. Celui-ci marque son transfert à Abidjan, dans les locaux d'un centre d'accueil initialement destiné aux prêtres en formation, nous a-t-on précisé.
De fait, l'annonce de la fermeture imminente du centre a inquiété le personnel. Au nombre de 68 personnes dont une vingtaine déplacées de Zouan-Hounien vers Abidjan. Les 48 autres sont des recrues de la capitale économique. Leur porte-parole pour la circonstance déplore «la façon dont les choses se passent», pour reprendre ses propres termes. Il n'hésite pas à opposer aux arguments du ministre (nécessité de redéployer le Centre pour répondre aux besoins des populations en une prise en charge de proximité. Aux risques de contamination, bloc opératoire défaillant). «Aucun élément de recherche ne permet à ce jour de parler de contagion. Il a été démontré que le Mycobactérium ulcerans n'est pas un microbe contagieux», expliquent avec force convictions Moussa Diarrassouba et ses collègues. Le personnel soignant de haut niveau composé de trois médecins n'assiste pas à la réunion. Cependant, lorsque nous la rencontrons plus tard dans son bureau, Dr Constance Kadio, médecin-chef, directrice médicale du centre, ne réussit pas à cacher son désaccord avec la décision de sa tutelle. Même si elle n'affiche pas la même détermination que ses collaborateurs, ses subalternes. Parlant du bloc opératoire par exemple, jugé non opérationnel depuis mai 2007 par le professeur Assé Henri qui s'appuie sur les problèmes survenus au cours de certains actes et un rapport d'expertise en possession des Frères Capucins qu'il nous suggère de rencontrer, elle explique sans passion que le bloc peut être remis en état de marche avec un appareil dénommé scope. Au lieu de tout le matériel (sophistiqué, ndlr) exigé par le coordonnateur national. Une visite complète du centre nous permet de voir de près les malades. Logés à l'étage, ils sont répartis dans les dortoirs par groupe d'âge et de sexe. Ils sont 68 au total. Ilboudo Pascaline, 18 ans, est parmi ces malades. Originaire du Burkina Faso (qui ne connaît pas la maladie), elle l'aurait probablement contractée ici en Côte d'Ivoire. Konan Amenan Louise, 18 ans, Kouakou Akissi Julienne, 18 ans aussi, sont toutes les deux originaires de Tiassalé, une ville reconnue pour être une zone endémique. Avec elles, Konan Bohoussou Sabine résidant à San-Pedro, qui a, selon ses dires, séjourné dans le département de Tiassalé dans un passé récent. Jeune femme d'une trentaine d'années, elle affirme avoir été reçue d'abord au CHU de Treichville au service de dermatologie. «Là-bas, tout mon argent était fini. On ne me donnait que des ordonnances. J'ai alors informé l'assistance sociale de la société où je me «débrouillais» et par qui j'ai été admise au CHU. Cette dernière m'a orientée vers le centre d'Angré», confie-t-elle.
Pourquoi le service de dermatologie du CHU de Treichville a semblé ne pas répondre aux attentes de cette patiente? «Ce n'est pas un service pour la prise en charge de prime abord des malades de l'ulcère de Buruli. C'est d'abord de la recherche qu'on y effectue. La 2e raison, c'est qu'Abidjan n'étant pas une zone endémique, les malades de Buruli n'y affluent pas», explique le professeur Assé Henri. Il répond par ailleurs à la critique selon laquelle le pavillon offert par une ONG internationale pour accueillir ces malades est resté fermé sur ses ordres, en soutenant que, contrairement à ce qui se raconte pour obtenir le maintien du centre d'Angré au détriment de son retour à Zouan-Hounien, les cas déclarés à partir d'Abidjan n'existent pratiquement pas. C'est pour cette autre raison, selon lui, que le pavillon reste inoccupé.
La léproserie d'Alépé reste toujours, à l'en croire, le centre de référence pour la prise en charge dans la région du sud.
Pour l'heure, le bilan 2007 des activités du centre d'Angré révèle que 285 nouveaux et anciens malades ont été pris en charge. 53,15% ont moins de 15 ans, 37,15%, entre 15 et 49 ans, et 9,70%, plus de 49 ans. Les nouveaux cas détectés et les malades guéris cette année sont respectivement au nombre de 173 et 149 contre 02 rechutes. On dénombre par ailleurs 141 cas de maladies plus graves (formes ulcérées) qui peuvent conduire à un cancer.
Josette Barry
Option : Enjeux et communication
Les Frères capucins du centre anti ulcère de Buruli d'Angré ont refusé de nous recevoir le lendemain de notre passage sur leur site. Alors que la veille, ils avaient accédé à notre demande de les rencontrer. Une longue réunion convoquée pour s'entretenir avec les travailleurs de la situation qui prévalait nous avait empêchée de les rencontrer la veille.
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