Moustapha Barry
19 Mai 2008
interview
Son précédent album, Everything is never quite enough, datait de 2003. Wasis Diop sort aujourd'hui sur le marché européen un tout nouveau disque, dénommé Judu Bék (La joie de vivre). Dans cette première partie d'entretien, le chanteur revient la philosophie de cet opus.
Votre nouvel album est intitulé Judu Bék. Qu'entendez-vous par là ?
Judu Bék veut dire la joie de vivre. C'est-à-dire cette chose qui est donnée à toutes les personnes, pour peu que chacun puisse avoir un peu d'imagination, de goût et de désir de liberté. Souvent, on se plaint, mais en réalité dans la vie, par essence, on ne doit jamais se plaindre parce qu'on a tous des jambes, des bras et des têtes pour réfléchir. Et le fait qu'on se plaint est un problème, dans le sens où, vu qu'on a tout, on peut avoir au moins le minimum.
Ce minimum-là est le propos de mon album, ce qui est très important dans la vie de chaque personne. Il faut que les gens sachent qu'ils sont des êtres entiers et non pas de petits êtres. Les petits êtres n'existent pas. A partir du moment où l'on peut se mouvoir dans la nature, qu'on peut percevoir soit avec ses yeux, soit avec ses oreilles, à partir du moment où l'on peut émettre des jugements de valeur, on n'est pas une petite chose
Pouvez-vous commenter quelques-uns des titres de votre nouvel album, par exemple Jinné Ji ?
C'est une chanson que je n'ai pas composée. C'est une chanson d'El Hadji Ndiaye. Le titre original, c'est Jinné. Moi, j'ai mis un 'J' pour différencier avec la version originale, vu que c'est une adaptation. C'est l'une des belles chansons que j'ai entendues au Sénégal. J'aime reprendre les autres Sénégalais ou Africains. Quand j'entends quelque chose de si beau, de si poétique, de si romantique, j'ai envie de me l'approprier.
C'est ce que j'ai fait avec Jinné. El Hadji est un artiste fou, c'est un artiste extraordinaire. Son premier album est un des plus beaux que j'ai entendus. Toutes tendances confondues. Je ne crois pas qu'il pourra faire un album comme celui-là. J'en doute parce que c'est son héritage qu'il a mis dans son premier album.
Le premier album, c'est l'acte le plus important. Mon album de référence, c'est Yenn. Quand on l'écoute, on connaît le Wasis du passé et appréhende le Wasis du futur. C'est mon leul, comme on dit au Sénégal, c'est-à-dire c'est vraiment la case de départ.
Il y aussi Anna?
Anna est une fille que j'ai rencontrée quand j'ai fait, avec mes amis du Sénégal, du Mali, de la Guinée et du Tchad, l'opéra du Sahel. Quand j'étais à l'hôtel, à Bamako, pour les besoins de cet opéra du Sahel, j'ai croisé des filles dans la nuit, parce qu'il y a beaucoup de prostituées en Afrique, mais pas de prostituées vulgaires : des femmes qui ont des enfants et des familles qu'elles ne veulent pas laisser mourir de faim.
Donc elles sont obligées de vendre leur corps. Est-ce que c'est cela la prostitution ? Je ne crois pas. C'est un acte absolument solennel de vendre son corps pour nourrir ses parents et ses enfants. C'est ce que j'essaie de raconter dans ce titre.
Et dans Automobile mobile ?
Une fois, je me suis retrouvé dans un embouteillage à Dakar. J'ai pris une voiture ; elle avançait et tout d'un coup : embouteillage extraordinaire ! Deux voitures en tête de peloton sont tombées en panne, en même temps. Les autres se sont arrêtées. Quand les deux voitures de devant ont réglé leur problème de batterie et sont reparties, celles qui suivaient n'avaient plus d'essence parce qu'elles ont tellement attendu.
C'est une histoire absolument calamiteuse, incroyable, mais c'était en même temps une poésie. Tout le monde klaxonnait. Il y en avait qui essayaient de faire demi-tour pour trouver une solution, ils ont aggravé le problème. On s'est retrouvé dans un brouillard, dans une fumée noire. C'est ce que je raconte dans cette chanson. Ce sont des expériences de la vie moderne africaine.
Dans la chanson, vous avez généralisé cette situation à toutes les capitales ouest-africaines ?
(Il entonne quelques paroles de la chanson : 'D'Abidjan à Lagos, ce qui se murmure, c'est la dernière voiture, notre nouvelle culture.') Là, je rentre dans la polémique, dans la philosophie, dans le combat pour l'écologie, et puis je dénonce ce qui se passe. Quand on voit à Dakar le nombre de voitures, et que l'on compte le nombre de gens qui en ont besoin, on se rend compte que la moitié des voitures qui sont dans la circulation n'ont pas à y être.
La voiture est devenue une sorte de 'complexe'. Et tout le monde en veut. Les gens ne sont pas conscients du fait que, quand ils se retrouvent dans la circulation, ils sont fragilisés par la pollution. Ils perdent du temps, de l'argent. En fait, ils perdent tout ! Pourquoi nos gouvernants ne penseraient-ils pas à faire en sorte que les gens puissent utiliser le vélo. Ce n'est pas possible, quand on est en voisinage avec des voitures aussi défectueuses, qui dégagent tellement de pollution, tellement de plomb dans l'air.
Quand on imagine le devenir des enfants africains qui vivent dans les agglomérations, ce qu'ils deviendront dans 50 ans, c'est inimaginable cette banalité ! C'est une addition qui se payera tôt ou tard. On va se trouver dans une cinquantaine d'années avec des gens incapables de marcher parce qu'ils auront complètement été asphyxiés par ce théâtre de l'absurde qu'est la terreur de l'artificiel.
'Je veux une voiture' devient une marque de prestige. Nous sommes en train de monnayer notre culture contre des choses absolument incompréhensibles telle que la voiture. Donc je dis dans la chanson : 'Automobile mobile est devenue notre nouvelle culture'. Je vais très, très loin en disant cela.
Vous pouviez l'intituler 'automobile arrêt' parce que ça ne bougeait pas?
Si je vous avais rencontré, je l'aurais appelé comme ça. Mais dans mon histoire, ce sont des automobiles qui ne s'arrêtent jamais. C'est cela, finalement, que je veux dire.
Il y a également Let it gobb?
C'est une chanson qui fait référence à toutes les belles légendes qu'on a vécues ou entendues. Mais en même temps, c'est une chanson très profonde parce que je parle de l'effort. Je dis dans la chanson que les gens qui font le plus d'efforts dans la vie ne sont pas forcément les plus récompensés. C'est injuste de dire une chose comme ça. C'est désespérant pour les gens qui font des efforts. Je ne le dis pas au premier degré, mais deuxième, voire au troisième degré.
Cela veut dire que finalement, la réussite ne dépend pas forcément de l'effort. Cela dépend aussi de ce qu'on appelle la bonne fortune. On sait qu'il y a des gens qui ont des fortunes innées. Ils n'ont pas besoin de faire beaucoup d'efforts. Cela se passe toujours très bien ( ) Dans mes chansons, il y a toujours le relatif qui est le premier degré qui cache quelque chose de beaucoup plus important.
Je suis Sénégalais, je suis né au Sénégal, c'est comme cela que j'ai été élevé. C'est comme cela que j'ai compris tous les messages que les dieux ont donnés. Quand nous écrivons, nous devons essayer d'approfondir notre discours parce que nous sommes des Africains. Nous sommes imbus de mystique. Nous sommes dans la spiritualité permanente, dans la recherche permanente, dans l'émotion.
Comme disait Senghor : 'La raison est hellène et l'émotion est nègre.' Beaucoup de gens n'étaient pas d'accord. Mais l'émotion, c'est très important. L'émotion est effectivement nègre parce que le blues est né de là. Tous ces sentiments profonds font partie du monde africain. Et quand nous prenons notre plume, il faut, à chaque phrase, savoir ce que nous disons.
Toutes ces chansons sont moulées dans un style où se mélangent le traditionnel et le moderne?
Wasis Diop : Le mélange, ça vient de notre ouverture naturelle. Regardez comment jouent les guitaristes sénégalais. C'est les meilleurs guitaristes du monde. C'est vrai ! Avec cette ouverture, ils sont partout. C'est parce que le pays a été toujours comme ça ; il n'a jamais été fermé.
C'est un pays qui a confiance ; c'est un pays merveilleux. Les gens sont aussi merveilleux et on ne le dit pas assez. Nous avons la chance d'être là. C'est un pays qui donne beaucoup à ses enfants.
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