César Etou
19 Mai 2008
éditorial
Dans le froufrou de nos querelles pour un désarmement "rapide" ou "étalé sur au moins cinq mois", peu de gens ont fait attention aux nouvelles qui nous sont parvenues de tunis. Et pourtant, dans la capitale de la République de Tunisie, il se joue, à la BAD, une musique ridicule et pitoyable qui nécessite l'intervention d'un bon arrangeur.
En effet, selon une dépêche de l'Agence France Presse (AFP) en date du mercredi 15 mai dernier, " la Banque africaine de Développement (BAD) a décidé de rester encore au moins un an à Tunis, mais n'écarte pas ensuite un retour à Abidjan, la capitale ivoirienne, si la situation le permet". De quelle situation s'agit-il ? Là-dessus, un des responsables de l'institution bancaire panafricaine interrogé déclare à l'AFP, sous couvert de l'anonymat, que "tout le monde préfère attendre qu'il y ait eu des élections en Côte d'Ivoire avant de se prononcer" et que, pour l'instant, "c'est trop tôt" pour le faire.
Avant cet aveu obtenu dans l'ombre, l'agence de presse française s'était fait expliquer, de la façon la plus floue, par Magatte Wade, porte-parole de la BAD : "Nous avons examiné la situation politique en Côte d'Ivoire. On voit que ça s'améliore selon notre rapport à mi-parcours, mais la décision de quitter le siège provisoire de Tunis sera examinée à la prochaine réunion annuelle en 2009 à Dakar". Vous l'avez compris, même après les élections ivoiriennes, la BAD pourrait continuer sa ridicule valse. Son problème est ailleurs.
Pour ceux qui ne le sauraient pas, la Banque africaine de Développement a sa "résidence" principale à Abidjan, capitale économique de la Côte d'Ivoire. De même, l'Union africaine (UA) ou la Confédération africaine de Football (CAF) ont leurs sièges respectifs à Addis Abeba, en Ethiopie ; dans notre sous-région, la Banque centrale des Etats de l'Afrique de l'Ouest (BCEAO) est logée à Dakar, au Sénégal; la Banque ouest africaine de Développement (BOAD) à Lomé, au Togo; la Commission de l'Union économique et monétaire de l'Afrique de l'Ouest (UEMOA) à Ouagadougou, au Burkina Faso, etc. Plus que des présences institutionnelles ou financières sans humanité, les premières hautes autorités africaines, selon l'histoire, ont voulu marquer, par ces répartitions des sièges de leurs institutions communes, le vrai visage de la solidarité africaine égalée sur aucun autre continent. C'est sûrement, en grande partie, pour cette raison, que malgré les terribles moments de crise traversés par l'Ethiopie, l'OUA (devenue aujourd'hui UA) n'a jamais quitté Addis Abeba. Réciproquement, aucune institution ne devait abandonner un Etat en difficulté, sans des raisons contraignantes et palpables.
Et pourtant, dès l'année 2003, suite aux premiers coups de feu de la guerre stupide déclarée par des forces occultes à la Côte d'Ivoire, la BAD, présidée alors par le Marocain Omar Kabbaj, a plié bagages. Sans juger utile de voir en quoi la sécurité de ses travailleurs serait précisément menacée, elle a déguerpi pour la Tunisie. Mal lui en prit. La "guerre ivoirienne" a été circonscrite loin d'Abidjan. Au moment même où les canons tonnaient encore "au front", les touristes qui arrivaient par courage, par curiosité ou par hasard dans notre capitale demandaient aux Ivoiriens "où est votre guerre ?". Ils trouvaient, comme réponse, les soldats onusiens et français dépêchés chez nous pour séparer les « belligérants » en train de se prélasser tous les week-ends à la plage ou dans les chaudes boîtes de nuit de la rue Pierre et Marie Curie de Marcory. Finalement, en dehors d'une poignée d'ambassades et d'entreprises rebelles délocalisées elles aussi, la BAD est, depuis 2003, la seule institution financière de solidarité africaine à avoir abandonné la Côte d'Ivoire au moment où cet Etat avait le plus besoin d'elle.
Certes, le pays de Laurent Gbagbo souffre moralement de cette décision. Mais, en vérité, l'institution dirigée de nos jours par le Rwandais Donald Kaberuka souffre plus que notre pays de sa propre traîtrise envers l'Etat ivoirien. Chaque année, les administrateurs de la BAD se réunissent et promettent, pour l'année suivante, d'examiner la question du retour de la banque à son siège d'Abidjan. Le disque dure depuis 2003. Il est rayé; ses interprètes en ont eux-mêmes si honte qu'ils se cachent pour l'écouter. A coup sûr, ils en sont aujourd'hui fatigués comme Guillaume Soro et sa rébellion étaient fatigués du surplace quand le président Gbagbo leur a offert le Dialogue direct de Ouaga. Alors, pourquoi ne pas envisager une similaire opération de sauvetage pour la BAD ? Notre institution panafricaine financière de solidarité n'est-elle pas visiblement coincée dans les pantalonnades que lui a infligées Omar Kabbaj comme héritage ?
Avis aux décideurs.
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