Nord-Sud (Abidjan)
K Marras D
18 Mai 2008
C'est un ghetto. Un vrai. Gobelé encastré entre la rue des Jardins, la 7è Tranche et Attoban, dans la commune de Cocody, présente toutes les images du sous-développement. Nord-Sud Quotidien a pénétré ce bled pour vous. Reportage édifiant sur la misère qui côtoie l'arrogance du riche voisinage.
Une expression bien usitée dans le milieu des artistes «zouglou» indique, avec beaucoup d'humour que, «les moutons se promènent ensemble mais ils n'ont pas le même prix» sur le marché.
Cette boutade trouve tout son sens à Cocody où, à l'ombre de l'opulence et du luxe des populations nanties, la misère dans les bidonvilles crève les yeux.
En contrebas des rues de Cocody, la commune bourgeoise de la capitale économique ivoirienne, s'étend Gobelé dans toute sa laideur, niché dans un talweg à double versant inexploitable dans le domaine du lotissement.
Ce quartier précaire est en fait, un bas-fond de plusieurs hectares qui se prolonge à partir d'une seule entrée. Il est traversé par un marché qui s'étire en longueur comme un reptile. De nuit comme de jour, le site grouille de monde.
Là, vivent à l'ombre des belles bâtisses et châteaux de Savoie de la 7 è Tranche, des milliers d'âmes. Dans la précarité totale.
Les habitants de ces baraques faites de tôles ondulées et de bois recyclés vivent, chaque jour la peur au ventre, des lendemains incertains.
Ils craignent, en effet, de se voir un jour déguerpis de ce site inapproprié, selon les services du ministère de la Construction et de l'Urbanisme, pour une vie en société. Des glissements de terrain peuvent y survenir à tout moment.
Les maisons, vues de haut, présentent l'image d'un amas de tôles ondulées, de boîtes d'allumette habitées par des nains.
Ce bidonville est le lieu par excellence où réside une forte concentration de populations démunies: veilleurs de nuit, manoeuvres, personnel de maison, déplacés de guerre...
Dans cette "favela" à l'ivoirienne, on peut se loger à moindres frais. Les candidats au logement peuvent s'offrir les clefs d'une bicoque à partir de 4.000 Fcfa. Le toit n'est pas donné d'avance.
Hélène vit à Gobélé dans un réduit de 10 mètres carrés. Une vraie cage pour cette fille sans-emploi. « Je me débrouille, ne cherche pas à savoir plus », lâche-t-elle. Dans sa chambre, un matelas posé à même le sol, un cadeau de son ex-copain qui a fini par la fuir, elle et ses problèmes. A son chevet, une photo de sa fille Eva, 8 ans, qui vit avec son père. Derrière la porte, une gazinière, quelques ustensiles de cuisine : une marmite, deux casseroles, quatre assiettes et une demi-douzaine de cuillères. « J'ai une gazinière mais je préfère acheter de la nourriture. Ça coûte moins cher que faire la cuisine.» Un homme rencontré quelques minutes plutôt nous a appris qu'Hélène est une prostituée. Gobélé lui sert de dortoir le jour. « Elle n'est jamais là les soirs à partir de 19 h. Elle fait le trottoir à Marcory. A l'aube, elle rentre se coucher, ni vue ni connue», accuse-t-il.
«Pour avoir une maison ici, ce n'est pas facile. Elles ne coûtent rien. Ce qui explique que la demande est très forte. Les agences immobilières sont donc enclines à faire de la spéculation.
Disons que pour avoir une maison ici, c'est un parcours du combattant, c'est le plus offrant qui est servi», explique Mme Kouassi Amena Huguette qui vient d'aménager fraîchement dans une pièce de moins de 12 m2.
L'électricité est le bien commun le mieux partagé dans le bled. Gobelé, depuis 18 ans a l'électricité.
Mais, les installations électriques sont des plus anarchiques. En effet, les fils électriques s'enchevêtrent dans un véritable désordre indescriptible. Des nuées des fils traînent sur le toit des maisons, quand ils ne sont pas enterrés sommairement. Ces décharges électriques cohabitent « harmonieusement » (sic) avec les habitants de ce quartier qui semblent peu se soucier du danger qui les guettent, à chaque instant.
«Si un incendie se déclare, ce sera l'embrasement général. Tout peut disparaître à tout moment dans les flammes. Aucune mesure de sécurité n'est prise dans la construction des baraques», craint le jeune Guéhi Sylvain qui a passé plus de la moitié de sa vie dans les méandres de Gobelé. Une cité qu'il connaît dans ses moindres recoins.
La menace permanente de l'incendie
Le gros problème auquel fait face Gobelé, ce sont les installations sanitaires qui sont inexistantes. Les toilettes publiques surplombent dangereusement par endroits les pentes raides du bidonville. La coulée de détritus se fraye un chemin entre les ruelles du bidonville pour se jeter dans les eaux de ruissellement qui coulent tous les jours dans le creux du talweg vers la lagune Ebrié.
Gobelé, en effet, heurte la conscience du nouveau venu dans ce bidonville, véritable océan de misère encastré dans l'insolence et l'opulence des belles maisons de la rue des Jardins, de la 7è Tranche et de Attoban.
A Gobélé, c'est le système D. On se débrouille comme on peut pour vivre au milieu des fatras d'habitations qui n'obéissent à aucune règle de construction moderne. Sans eau courante, sans école et sans le moindre centre de santé.
«Ici, nous manquons de tout. Mais, que voulez-vous? Nous vivons en toute illégalité dans ce bidonville. La moindre revendication adressée aux autorités pourrait nous être préjudiciable. Elles pourraient, par exemple, nous demander, pour notre propre sécurité, de déguerpir les lieux», explique Kongo Seydou qui vit là depuis une dizaine d'années.
Il n'en dira pas plus. Kongo Seydou s'excuse et prend congé de nous en amorçant sa lente descente dans le talweg à pas assurés et mesurés pour rejoindre son abri qui se trouve au bas de la pente.
Mamadou Sanfo explique que lorsqu'il a pris la décision de venir habiter à Gobelé, il avait à coeur de faire l'économie des frais du transport, 1.000 Fcfa, qu'il débourse tous les jours pour rallier la commune de Cocody, son lieu de travail. Habitant Koumassi, au Sud d'Abidjan, la décision de se trouver une planque à Gobelé répondait également à son souci de se loger à moindre coût. Etant entendu que le loyer qu'il payait à Kankancoura (Koumassi) lui revenait, nous explique-t-il, extrêmement cher pour sa maigre bourse des fins du mois. En somme, confie-t-il, il avait du mal à joindre les deux bouts depuis qu'il s'est trouvé un boulot de «technicien de surface» chez un employeur à Cocody-Attoban.
«Il fallait être toujours présent tous les matins et à l'heure pour commencer le travail. C'était une des conditions pour mon embauche. Vous savez, Koumassi où j'habitais n'est pas la porte d'à côté. Une fois, je suis arrivé en retard parce que je n'avais pas d'argent pour assurer le transport, j'ai dû faire une bonne partie du chemin à pied. Ce jour-là, j'ai failli me faire virer à cause de ce retard. Vous comprenez le choix de Gobelé? Pour moi, c'est important d'être à côté de mon patron», explique-t-il.
Mais, à l'expérience du terrain, Mamadou Sanfo fait l'amer constat que sa situation n'a guère connu une amélioration significative eu égard au niveau de vie chère de la commune de Cocody.
«Pour le logement, ça va. J'ai pu, tant bien que mal, me loger avec mon épouse et notre enfant de trois ans à 10.000Fcfa que je paie à mon locataire par mois. Mais, j'avoue que je ne suis pas pour autant au bout de mes peines. Tout coûte cher ici. Les commerçants au marché de Gobelé font de la surenchère sur les denrées alimentaires. Parce que, notre marché est également pratiqué par les familles de nos "patrons" qui refusent de faire leurs provisions aux marchés de Cocody-centre ou d'Angré», fulmine-t-il.
Gobelé est un réservoir d'enfants en âge d'aller à l'école mais le bidonville ne possède aucune infrastructure scolaire. D'ailleurs, construire des infrastructures sur ce site, c'est lui donner une existence légale.
Les enfants qui ont la chance d'aller à l'école, parce que c'est un luxe, sont obligés de traverser les bas-fonds qui jouxtent le bidonville pour se rendre à Attoban ou encore passer du côté de la rue des Jardins, pour avoir accès aux rares écoles primaires publiques se trouvant dans ces quartiers. Les écoles primaires privées qui pullulent aux alentours de Gobelé ne sont pas à la portée des revenus des parents d'élèves. Elles sont excessivement chères à la portée des nantis.
Pour se soigner, il faut se rendre à Cocody ou à Angré, en cas d'urgence. Mais, là-bas, les soins sont élevés. Les frais d'hospitalisation et les ordonnances sont trop coûteuses pour les bourses modestes.
Pour parer au plus pressé, les patients ont souventes fois recours aux petits «infirmiers» à la petite semaine qui sillonnent les coins et recoins du ghetto pour prêter leurs services aux malades en proie au désespoir.
Des malades trouvent leur salut, dans la plupart des cas, dans l'automédication. Ils n'hésitent pas à confier leur santé aux «pharmaciens» chinois qui leur vendent les médicaments à moindre coût après un diagnostic sommaire.
«Faute de soins appropriés, des personnes perdent leur vie dans le silence et l'indifférence totale. Ici, on ne vit pas, on survit», témoigne, dépité, Diomandé Issa, chauffeur de véhicules de transport en commun, communément appelés «wôro-wôro».
Son véhicule est immobilisé pour une panne à laquelle son patron a du mal à faire face. Depuis deux jours, il passe le clair de son temps au jeu de dame, passe-temps favori des sans- emplois à Gobelé.
Gobelé, en temps de pluie, n'est pas à l'abri des maladies diverses. Il n'existe pas de canalisation pour les eaux de ruissellement qui dévalent les collines pour se jeter dans la lagune Ebrié.
«Pendant la grande saison des pluies, tout le monde est habité par la peur. On ne ferme pas les yeux la nuit lorsqu'il pleut. Du moins, on dort d'un oeil. Nous sommes dans la crainte de voir nos habitations s'écrouler sur nous. Parce que la plupart des fondations ici ne tiennent pas. Nous nous méfions beaucoup des glissements de terrain et des coulées de boue. Les eaux de ruissellement dans leur course vers la lagune entraînent toutes les ordures sur leur passage. Les trois quarts de ces déchets, malheureusement, échouent dans les ruelles de notre quartier», soutient Konan Raphaël, un retraité de la fonction publique qui a trouvé le salut à Gobelé, après des moments de vie faste dans la commune d'Adjamé quand il servait encore l'Etat de Côte d'Ivoire.
La pluie, l'ennemi redouté
«Insouciants des nombreuses maladies que ces eaux de ruissellement peuvent causer les enfants jouent dans ces flaques d'eau, torse et pieds nus. Parce que les habitations sont exigües. D'ailleurs, l'une de nos craintes ici ce sont les épidémies que cette situation peut provoquer», poursuit-il.
Selon M. Konan, de nombreuses maladies infantiles dans le secteur, sont liées aux eaux usées et aux moustiques. Tous les jours, dans les ruelles de ce bidonville, se côtoient des populations d'origines diverses.
Les nationaux ivoiriens et les non nationaux vivent en parfaite symbiose, reconnaît Kafoungo Boukary, conscientes qu'elles ont une communauté de destin.
Gobelé est un concentré de près d'une dizaine de milliers de personnes. Même si ces personnes sont en majorité des ressortissants des pays étrangers, il n'en demeure pas moins que ce quartier précaire ne manque pas d'intérêt. Notamment, de la part des élus ou autres candidats aux postes électifs de la commune. Ils voient en Gobelé un terrain fertile où ils peuvent s'offrir du bétail électoral.
«Pendant les campagnes électorales, nous sommes l'objet de convoitise de toutes parts. On nous adule, on nous fait beaucoup de promesses de ne pas s'attaquer, par exemple, à notre quartier avec des bulldozers», confie Téhé Jean Charles, un Ivoirien qui a pris, parmi tant d'autres, ses quartiers dans cette autre partie de Cocody.
«Malheureusement, ces promesses ne sont pas tenues. Mais, nous on n'en a cure puisque la promesse même liée à notre existence sur le site tient toujours. C'est cet espoir qui nous fait vivre».
Il reconnait, néanmoins, que rien n'est moins sûr avec les hommes politiques qui peuvent toujours se débiner.
Sadia Bonaventure, couturier de son état, raconte, la gorge nouée et avec beaucoup de nostalgie, qu'il a échoué dans ce «no man's land» à la faveur de la crise militaro-civile déclenchée en septembre 2002.
«J'ai tout abandonné derrière moi à Béoumi pour refaire ma vie à Abidjan. Je suis arrivé dans ce bidonville par la force des choses. Mon cousin qui m'avait ouvert ses bras à la Riviera 2 à mon arrivée de Béoumi a commencé à être exaspéré par la durée de ma présence sous son toit. Tous les jours, c'étaient des réprimandes à ne point finir. J'ai dû plier bagages. Ici, c'est mon "boribana" (La course prend fin ici) comme on le dit en dioula. Si Gobelé est rasé, je n'aurai aucun autre point de chute», relate-t-il.
Le racket fait rage
Gobelé connaît aussi son lot d'insécurité. Cette situation n'est pas le fait de grands bandits mais celle des forces de l'ordre qui y font des descentes régulières pour, disent-elles, traquer les criminels et autres bandits de grands chemins.
La crise militaro-civile qui a vu la partition de la Côte d'Ivoire en deux en septembre 2002 a sonné le glas de nombreux bidonvilles d'Abidjan (Blingué ). Les Forces de défense et de sécurité (Fds) ont détruit de nombreux baraquements d'Abidjan où vivent en majorité les ressortissants étrangers.
Le prétexte ? Ces forces estiment que ces endroits sont de véritables bases de soutien et des nids de rebelles.
«Il est vrai que nous avons évité le pire en septembre 2002, mais nous sommes étrangers et il y a encore des descentes de police ici. Des « corps habillés » viennent par intervalles réguliers ici. Ils prennent comme prétexte d'opérer un contrôle de routine pour racketter les habitants. Ils savent qu'ici la plupart des habitants sont des ressortissants étrangers. Si tu ne te soumets pas, ils te font parfois les poches», raconte Adamu. B, un ressortissant nigérian né à Abidjan et habitant de Gobelé. «Lorsqu'ils débarquent ici, c'est la débandade, le sauve-qui-peut en quelque sorte pour ne pas avoir affaire à eux parce que nous savons qu'ils sont à la recherche d'oiseaux à plumer. Tu t'arrêtes, tu es un homme mort. Tu peux te retrouver sans le petit sou», renchérit Kouakou Kan Julien, un jeune qui proposait ses cigarettes et ses friandises aux passants, assis sous un arbre.
Il dit lui-même avoir été victime de ce racket des corps habillés qui lui ont demandé de leur présenter sa pièce d'identité.
«Ils ont estimé que mon attestation d'identité était périmée depuis cinq mois. Ils l'ont donc déchirée sans aucune forme de procès», a-t-il dénoncé. Malgré les dangers de l'existence, les menaces quotidiennes, les habitants de Gobelé se contentent de survivre dans leur précarité. Ils entretiennent l'espoir de voir un jour leur cité se défaire de son statut de ghetto.
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