29 Mai 2008
interview
Entretien avec Mourad Wahba, coordinateur résident de l'ONU au Maroc.
Libération: Les Nations Unies (NU) fêtent ce 29 mai 2008 la Journée internationale des Casques Bleus, qui est marquée cette année par le 60ème anniversaire des opérations de maintien de la paix. Quel bilan faites-vous des actions des NU dans ce domaine durant ces 60 dernières années ?
Mourad Wahba: Je suis là pour vous faire un bilan positif et je suis payé pour ça. Je pense que ça été un domaine très positif pour les NU dans deux éléments et un troisième qui est peut-être très négatif. Du côté positif, je pense que les 63 opérations de maintien de la paix qui sont là depuis 1948 ont contribué à l'objectif principal, qui est de maintenir les conditions qu'une paix politique peut prévaloir. Ensuite, d'arrêter les hostilités dans un climat de confiance et troisièmement de poser les principes d'une reconstruction des pays qui sont justement victimes de guerre ou de conflit interne. Je pense également que les opérations de maintien de la paix des NU sont beaucoup moins chères que d'autres organismes qui font pareil. Je pense à l'Otan, et aux opérations bilatérales entre pays qui ont des interventions militaires qui n'ont pas toujours ce rapport qualité-prix que l'on souhaite.
Maintenant, il faut tempérer tout cela pour dire qu'il y a eu des égarements. Ce sont des soldats qu'on envoie en mission dans des pays en difficultés et il y a effectivement des dépassements de l'éthique des NU et que l'on ne voudrait voir se reproduire. Je pense particulièrement à certains dépassements financiers, à des dépassements du côté relations avec la population, sexualité, prostitution, etc et qui restent très limités dans le temps. Le fait qu'il y ait un concept éthique dans les NU nous aide à surmonter ce genre de difficultés. Finalement, je dirai qu'il est très difficile d'évaluer le maintien de la paix pour la bonne raison que nous ne saurons pas ce qui se passerait s'il n'y avait pas cette mission. Je ne peux vous dire quand bien de conflits ont été empêchés.
Est-ce que cela signifie que la mission des NU était toujours présente, là et au moment où elle devait l'être ?
Non et je vous remercie pour cette question. Les NU sont un processus politique, c'est un organisme politique. Et pour avoir une mission de maintien de la paix, il faut trois facteurs préalables. Si l'un de ces facteurs n'est pas là, il peut y avoir du retard qui peut réduire le sens de cette mission. Tout d'abord, il faut l'accord du Secrétaire général, qui examine le conflit armé et qui recommande une opération de maintien de la paix avec certains critères. Les Etats membres se réunissent dans le cadre du Conseil de sécurité pour dire s'ils sont d'accord avec le rapport du Secrétariat général et ensuite, avec le mandat et le concept même de cette mission. Deux opérations qui prennent du temps. Troisième élément qui prend du temps, c'est que les NU, fort heureusement, n'ont pas leurs propres troupes. Ces dernières sont éparpillées un peu partout dans le monde; donc il faut aller dans chacun des pays pour solliciter des contributions à des missions, ce qui prend également énormément de temps. Et finalement, il y a un problème budgétaire. Il faut payer ces gens qui participent à cet effort. Comment? Avec les contributions des Etats membres au budget de maintien de la paix et qui se monte actuellement à plus de 7 milliards de dollars par an. Ce n'est rien comparé à ce qu'une armée dépense, mais il faut les trouver, ces 7 milliards.
Vous l'avez souligné, il y a eu des exploits, mais également des échecs. Qu'en est-il exactement et quelles en sont les raisons ?
Peut-être pour parler positif. Il y a eu des opérations de maintien de la paix qui ont réussi à maintenir la paix dans des zones en conflit. A Chypre, les hostilités ont été arrêtées pour permettre aux négociations politiques d'aboutir. La mission a réussi également entre l'Inde et le Pakistan autour du Cachemire ou encore en Haïti. Dans les Balkans, en Bosnie particulièrement, en ex-République Yougoslave de Macédoine, nous avons eu des succès mais qui ont été payés très cher, à cause justement de la mésentente sur le mandat d'une mission particulière de maintien de la paix. Donc il y a des échecs. A quoi sont-ils dus ? Parfois, l'analyse n'est pas correcte et le conflit n'est pas prêt à être résolu. Deuxio, il y a la spécification du mandat. Au début des années 70, nous avions une approche beaucoup plus musclée. Par exemple, en Somalie, on demande à des troupes d'amis de désarmer les partis en conflit et de reconstruire un Etat à partir d'une guerre civile. Le mandat est trop dur. Il ne se fait pas et la guerre civile reprend de plus belle. On ne peut pas toujours réussir, mais en général, le bilan demeure positif si on voit où sont ces missions de maintien de la paix, ce qu'elles ont fait et quel est leur coût par rapport à autre chose.
Les missions des Casques Bleus ne se limitent plus au maintien de la paix, mais vont au-delà pour toucher à tout ce qui est humanitaire. N'assistons-nous pas à un éloignement de leurs objectifs initiaux ?
L'objectif initial en 48 était d'observer un cessez-le-feu. C'est de s'interposer entre deux parties en conflit et de permettre aux politiques de suivre leurs négociations politiques. C'est valable dans un genre de conflit classique. Or les conflits ne sont plus classiques. Il y a une évolution aujourd'hui qui fait que ce ne sont plus deux pays souverains qui sont en conflit, deux armées en présence; on est souvent et de plus en plus dans le contexte de guerre civile. Ce sont des armées irrégulières qui s'affrontent et dont les objectifs sont les populations civiles. La notion donc même de conflit change et partant, la nature de la mission de maintien de la paix change. Ces missions commencent à couvrir ces populations victimes. D'abord le déminage : 50% des routes du Darfour ont été déminés; assistance électorale pour permettre aux populations de rendre confiance au processus politique; démobilisation, désarmement et réintégration des troupes combattantes. Et il y a également le coût humain, il faut reconstruire les sociétés. Si nous ne le faisons pas, si nous ne construisons pas des écoles, des camps de réfugiés, des centres de réintégration, on prépare un nouveau conflit et c'est là où il y a évolution de la mission de maintien de la paix. Est-ce cette évolution va plus loin ? tout dépend de la situation.
Il y a des contraintes budgétaires certes, mais encore une fois le facteur limite ne doit pas être le budget. Parce que pour la paix dans le monde, une vie humaine n'a pas de prix. 7 milliards, ce n'est rien, c'est beaucoup pour nous, mais pour un conflit, c'est dérisoire.
Mais dans les faits, ces contraintes sont là. Qu'en est-il exactement ?
Aujourd'hui, on compte près de 2 milliards de dollars d'impayés. Comment faire ? Moralement, on est en droit d'aller vers des populations; par exemple dans la République démocratique du Congo, pour leur dire: écoutez, on est désolé, on n'a pas d'argent, faites votre guerre. Quelle est l'alternative? Mais est-ce que ça peut aller très loin? Oui, ça peut aller trop loin. Est-ce que les NU peuvent prendre un Etat qui est en total déconfiture, et dire qu'on va reconstruire le tout, on va se substituer à l'Etat défaillant? Je pense que c'est une erreur.
Hormis ces problèmes financiers, est-ce qu'il y a d'autres contraintes ?
Il y a effectivement les contraintes humaines, celles de demander aux Etats qui ont été mal payés ou pas payés de continuer à contribuer. Et de ce fait, le métier du Secrétaire général est très complexe de ce fait. Il y a également des contraintes de mandat. Il faut trouver des mandats de maintien de la paix qui ne soient pas en conflit avec la politique étrangère et sécuritaire de chacun des Etats. Et je pense surtout aux Etats permanents qui ont des politiques étrangères assez fortes dans le monde, qui ont leur point de vue et qui aimeraient que celui-ci soit entendu. Sinon, ils ont le droit de veto, et ça donne lieu à des négociations très serrées, entre Etats mais qui donne un rôle primordial au Secrétaire général.
Vous avez dit qu'il y a des contraintes humaines et financières. Est-ce qu'on peut dire qu'il y a aujourd'hui de bons ou de mauvais partenaires des NU ?
Je pense que tout pays qui participe avec des troupes est un bon partenaire. Nous sommes reconnaissants pour chaque être humain sous le drapeau bleu. Est-ce qu'il y a des tiraillements entre Etats contributeurs et opérations de maintien de la paix ? Certainement. Pour deux ou trois raisons. On évacue la première puisqu'on a déjà parlé des contraintes budgétaires, puisque les Casques Bleus restent mal payés. Le bon partenaire est celui qui donne ses troupes pour des missions de maintien de la paix et en même temps, en suivant le mandat de cette mission, tel qu'il a été défini par le Conseil de sécurité, sans essayer de changer ce mandat ou de retirer ses troupes en cours de route.
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