Libération (Casablanca)

Maroc: Entretien avec Béchir Dkhil, président d'une association

Ahmado El Kattab

4 Juin 2008


Oeuvrant pour le développement social à Laâyoune 

Vous êtes l'une des personnes qui connaissent le mieux le Polisario. Que pensez-vous de ceux qui disent que le Polisario est sur le point de se disloquer ?

Je pense que le Polisario est venu au monde pour traiter une situation pour ne pas dire plusieurs situations données relatives aux conditions de vie de Sahraouis, de leur situation de façon générale, de leur exclusion des cercles de décisions et du manque de considérations auxquels ils faisaient face. Les Sahraouis ont combattu aux côtés des Marocains, depuis la nuit des temps que cela soit avec l'Emir Abdelkader, avec Mohammed V, dans les rangs de l'Armée de libération et de la résistance ou avec Hassan II, dans la guerre des sables.

Les Sahraouis étaient aux côtés de leurs compatriotes marocains, à tout moment. Ils n'ont pas, pour autant, joui des mêmes considérations. Ils ont toujours été exclus et c'est de là qu'est né le Polisario auquel nous reconnaissons le fait d'être le premier mouvement qui ait attaqué le colonialisme espagnol qui a occupé le Sahara durant 99 ans.

Si ce qui s'appelait, généralement, les années de plomb est révolu et qu'on constate une nette évolution des droits de l'Homme et une réelle volonté du Roi d'instaurer un pays de droit, ce qui ne peut se réaliser du jour au lendemain. Par conséquent, je ne suis pas de ceux qui pensent que le Polisario est en voie de disparition tant que les raisons qui ont conduit à sa création n'ont pas complètement disparu.

A savoir une reconsidération des habitants de la région, une réelle démocratie, une liberté authentique et un développement global. Il y a certes des mouvements opposants qui voient le jour, çà et là, mais loin des camps, en Europe. Car dans les camps, aucune association ou liberté d'expression ou de regroupement politique n'est tolérée. Mais il y a des questions importantes qui se posent aujourd'hui, à savoir si les Sahraouis sont satisfaits de leur situation actuelle.

Y a-t-il une réelle politique d'intégration des Sahraouis en leur donnant l'occasion d'appartenir à cette nation ?

J'entends plusieurs camarades parler du problème des droits de l'Homme. Bien que ce problème ait une grande importance, sa solution, à lui seul, n'est pas suffisante pour résoudre les autres problèmes que j'ai énumérés.

De votre point de vue, vous qui êtes un homme de terrain, à travers vos activités associatives, est-ce que les Sahraouis ont été intégrés ou sont encore exclus ou marginalisés ?

Ce que je peux dire, c'est que le problème est général, car le Maroc est passé de ce qui s'appelait les années de plomb à une phase transitoire dont on ne sait ni quand ni comment elle prendra fin. N'étant pas pessimiste, je ne vais pas dire que l'obscurité persiste car il y a une évolution, il y a des efforts qui s'accomplissent dans le domaine des infrastructures, mais beaucoup reste à faire, en ce qui concerne le civisme, le citoyen marocain sahraoui. Il y a un grand nombre d'inconvénients dont l'Etat ne s'est pas encore rendu compte.

N'oublions pas que les Sahraouis qui s'appellent aujourd'hui séparatistes ne sont pas séparatistes par idéologie. C'est une réaction due au fait que ces Sahraouis ont été délaissés. Par conséquent, ou bien nous appartenons à ce pays ou bien nous ne lui appartenons pas. Si nous lui appartenons, nous devons être traités sur le même pied d'égalité que tous les citoyens de ce pays, avoir les mêmes droits et les mêmes devoirs.

Avoir les mêmes opportunités. On ne doit pas nous distribuer, au compte-gouttes, des faveurs, selon un certain clientélisme. Par ailleurs, on continue de ne pas savoir qui est qui.

On est classé parce qu'on est méchant ou bon, ce qui sous-entend qu'on doit passer par des chemins tortueux pour obtenir ce qui, normalement, doit l'être de la façon la plus ordinaire du fait que c'est un droit. On doit comprendre que les mentalités ont évolué et Sa Majesté le Roi veut un pays de droit et c'est ce pays de droit qui est en mesure de résoudre ces problèmes.

Vous avez dit que les années de plomb sont révolues. Quels sont les indicateurs qui le confirment ?

Plus de quarante partis politiques, des associations de tous genres, par exemple, rien qu'à Lâayoune vous avez plus de six cents associations. A Rabouni, il n'y a pas une seule association, nous avons des journaux, de l'autre côté, il n'y en a pas et vous avez une renaissance culturelle qui confirme que le changement est bien là et indéniable. Enfin, il y a ce grand chantier qu'est l'INDH qui ouvre des horizons à plusieurs couches de la société, jusque-là délaissées. Mais je parle spécifiquement des gens de la région du Sahara.

Il y en a un grand nombre qui ont émigré, d'autres qui ont adopté des nationalités européennes. Ce qui veut dire que le problème des frontières n'est plus d'actualité. Chacun s'installe là où il se sent le mieux. Toutes ces données confirment donc qu'il y a un changement, mais en ce qui nous concerne, nous autres Sahraouis, nous voulons tout simplement être traités comme des citoyens à part entière. Nous refusons d'être traités comme des citoyens de seconde zone.

Le problème de Tifariti qui est un no man's land que le Polisario compte, selon ses déclarations, investir et où il envisage de construire sa « pseudo-première ville en territoire libéré», qu'en pensez-vous ? Est-ce un autre bluff ?

Le Polisario n'a ni les moyens, ni les coudées franches pour construire. Il dépend sur tous les plans de l'Algérie qui cherche à légitimer son occupation de Tindouf et du Sahara dit algérien. Les services utilisent les Sahraouis et, aujourd'hui, ils ne s'en cachent plus en instaurant le système de dictature familiale, en imposant Abdelaziz et sa femme.

Qui sont tous deux algériens. Ceci dit, nous devons tenir compte du fait que le Polisario est un appareil de propagande. La Mauritanie constituait, pour le Polisario, un prolongement récréatif.

La Mauritanie est aujourd'hui en danger, qui connaît un tas de problèmes dont celui des ethnies qui la composent, en plus du fait que le système n'a pas encore pu asseoir sa prise sur le pays. La soi-disant neutralité dont il se prévalait, n'est plus possible. L'arrivée des ralliés de Gjijimat est une preuve qui ne laisse pas d'équivoque quant à la précarité de ce système.

Ce qui ne manque pas de susciter les craintes des observateurs de voir un nouveau Darfour dans cette région.

Selon des journaux mauritaniens, le gouvernement de Nouakchott se serait plaint du fait que les ralliés de Gjijimat sont des Mauritaniens de la race maure dont l'exode risque de créer un déséquilibre ethnique chez eux. Qu'en dites-vous ?

Hamada Ould Derwich et les gens qui sont venus avec lui sont considérés comme des traîtres dans certains milieux mauritaniens.

Paradoxalement, ces mêmes milieux et les milieux les plus officiels dans ce pays reçoivent l'envoyé du Polisario auquel le président mauritanien accorde des audiences en tant qu'émissaire. Le paradoxe que ce président tout en observant la neutralité semble oublier, c'est que cet émissaire sahraoui, Khalil Sidi M'Hamed, est le cousin de Hamada Ould Derwich.

Par ailleurs, celui qui a connu les camps de Tindouf sait que ces camps sont peuplés de gens originaires de Zouerate, Atar, Inchiri et Nouadhibou. La Mauritanie est un pays qui nous est cher mais qui n'a pas su intégrer les gens du Sahel comme il les appelle et qui appartiennent aux mêmes tribus que celles du Sahara marocain.

Mais d'ailleurs, pourquoi nous autres de la région du Maghreb ne nous unissons-nous pas, car l'économie est une continuation de la politique? Mais tant que le Marocain qui n'a pas besoin de visa pour aller au Sénégal en a besoin d'un visa pour aller en Mauritanie ou en Algérie et vice versa, sans être pessimiste, je ne vois pas de Maghreb à l'horizon.

Et, d'ailleurs, je ne vois personne oeuvrer pour la concrétisation de ce rêve. La démocratie et la réconciliation, telles que la Mauritanie en a donné un signe aussi timide soit il, sont le seul moyen de résoudre ces problèmes. Un dernier mot

Il me semble que le sage c'est celui qui s'adapte à son époque et aux changements qu'elle peut apporter et que le politique aguerri, c'est celui qui utilise les atouts qu'il possède pour faire quelque chose de positif.

Repères

Natif de Lâayoune, au début des années 50 du siècle dernier, Béchir a milité pour le départ du colonisateur espagnol du Sahara, dès son jeune âge. C'est dans ce cadre qu'il assista aux premières réunions des jeunes Sahraouis à Zouerate, dans le nord de la Mauritanie. Ces réunions que présidait le leader du mouvement débouchèrent sur la création du Polisario.

Très engagé politiquement, Béchir assista à l'ouverture du premier bureau du mouvement, à Béchar, dans le sud-est algérien. Il échappa de justesse aux arrestations opérées par les services de renseignements algériens et qui avaient touché tous ceux qui s'opposaient à la politique menée par ces services et qui visaient à « nettoyer » la direction du Polisario de tous ceux qui avaient des aspirations d'indépendance vis-à-vis de l'Algérie.

C'est ainsi que pour se débarrasser du leader du mouvement, les services algériens le mirent devant deux alternatives aussi périlleuses l'une que l'autre. Ou bien il devait accepter de partir à la tête d'une section de combattants pour s'attaquer à Nouakchott, ce qui était un suicide ou alors refuser et ce serait l'occasion de le traiter de traître et de le condamner pour trahison.

A tous les coups, il était condamné à mourir. Il choisit de mourir dans la dignité en accomplissant une opération qui allait faire de lui un martyr. Mais les services algériens devaient, de toutes les façons, atteindre leur objectif et nommer les leurs à la tête du mouvement. Béchir fut alors envoyé en Espagne comme représentant du Polisario pour la Catalogne et les Baléares.

Poste qu'il allait occuper jusqu'en 1992 où il avait été muté pour occuper celui de représentant en Italie. C'est alors qu'il choisit de rejoindre la mère patrie. C'était encore l'ère Basri et le super ministère avec son paternalisme. Il choisit l'opposition et se mit à écrire dans différents organes de presse avant de faire une incursion dans la politique où il fut élu secrétaire général adjoint du parti des verts.

Dkhil qui, jusqu'en 1992, ne connaissait du Maroc que ce qu'il avait pu lire dans la presse, en découvrant son pays, a été confronté à une classe d'hommes politiques ou prétendus tels qui ne pouvaient pas sentir les ralliés du Polisario qui, selon eux, devaient être bannis du paysage politique marocain, mais aussi de toute possibilité leur permettant de donner un avis sur ce qui se passe au Maroc et au Sahara, en particulier.

Il arriva à surmonter toutes ces difficultés et, en 1996, alors que les habitants du Sud marocain étaient encore surveillés comme de potentiels révolutionnaires, prêts à prendre les armes contre le pays. Malgré tout, le militantisme dont il était imprégné aidant, il réussit à fonder une association oeuvrant pour le développement social, mais elle ne put faire long feu étant donné la conjoncture qui prévalait alors.

Il ne se découragea pas pour autant et fonda en 2002, lorsque les choses tendaient vers la normale, l'Association Alter Forum qui est aujourd'hui l'une des plus actives sur le plan de développement social dans la région.

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