9 Juin 2008
Kinshasa — Cette mince plaquette contient deux essais de l'écrivain camerounais Patrice Nganang, Le principe dissident et La République invisible, l'un et l'autre vibrants de la force d'écriture d'une pensée révulsée et angoissée par le spectacle des temps que nous vivons, partout dans le monde mais singulièrement en Afrique.
Le second des deux essais est le plus littéraire puisqu'il revient sur une question souvent débattue: pour qui écrit l'écrivain africain? Surtout pas pour la critique dite africaniste, répond Patrice Nganang, car celle-ci est coupée de la réalité africaine vivante et reste prisonnière d'un imaginaire simpliste qui se contente d'opposer vision misérabiliste et vision idyllique. Pour qui donc? Pour les gens ordinaires « parce qu'il est important que leur art de la survie soit documenté dans les archives de la mémoire» (p. 44), pour cette « République invisible» des gens du silence. Sans espérer influer sur le cours de l'histoire, car la plupart des dirigeants africains ne lisent pas, mais en sachant qu'il est lui, en tant qu'écrivain, une voix et que cette voix doit se faire entendre, comme en eurent conscience en leur temps et dans leur situation propre Aimé Césaire, Mongo Beti, Wole Soyinka ou Sony Labou Tansi (qui n'est pas cité mais dont le prophétisme rejoint celui de Patrice Nganang).
Le premier essai, qui donne son titre au recueil, est plus politique et non moins véhément, inspiré qu'il est par la pensée de Wolfgang Sofsky, sociologue allemand trop peu connu en France, auteur d'un Traité de la violence qui annonce et analyse la montée de la barbarie dans le monde. Le Cameroun de Paul Biya semble en paix, mais en réalité « nous vivons à la lisière du cauchemar» (p. 19), car les guerres génocidaires ou les tueries incontrôlées qui ont ravagé le Zaïre, le Congo, la Côte-d'Ivoire et bien d'autres pays peuvent se déclencher au Cameroun très soudainement. L'écrivain camerounais ne peut pas dans ces conditions être seulement « le scribe de notre lente descente aux enfers» (p. 25), il a l'obligation de faire sien « l'espace des incertitudes» (ibid.) pour empêcher que les forces du chaos ne l'envahissent, pour en faire un « espace de civilité républicain » (p. 28) où puisse s'exprimer « la grande colère silencieuse qui court dans nos rues » (p. 27).
Ce qui implique d'être pour l'écrivain africain non pas un griot, comme le répète l'africaniste complaisant, mais un « crieur des villes» (p. 35), « un colporteur de parole» (ibid.), un « homme à la bouche ouverte sur cela même qui est notre éternelle colère devant le statu quo de notre présent, et qui donc invente dans notre futur la paix »{ibid.).
Ce devoir de dissidence est le principe éthique qui seul peut fonder la dignité de l'écrivain aujourd'hui.
Aucun modernisme esthétique et aucune théorisation postcoloniale ne doivent oublier l'acte héroïque de celui qui aujourd'hui achète et lit un livre en Afrique. Car pour lui, le livre est un « élixir de survie tout comme une transcendance de la barbarie» (p. 45). Tout écrivain a un devoir à l'égard de cet héroïque citoyen africain anonyme.
Patrice Nganang, un crieur de l'urgence qui se bat pour une authentique république de l'imagination.
DANIEL DELAS Yaoundé, Edition Interlignes, 2005, 50 p
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