Fraternité Matin (Abidjan)
Ferro M. Bally
12 Juin 2008
Abidjan — La crise sur le statut de cette ancienne colonie espagnole empoisonne les relations entre le Maroc et l'Algérie et donne le tournis à la diplomatie internationale.
Le renouvellement des instances du Conseil français du culte musulman (CFCM), dimanche dernier en France, a tourné à l'avantage des Marocains du Rassemblement des musulmans de France (RMF). La Fédération nationale de la Grande Mosquée de Paris (GMP, sous influence de l'Algérie), conduite par le président sortant du CFCM, l'Algérien Dalil Boubakeur, recteur de la Mosquée de Paris, a boycotté le scrutin qui annonçait sa défaite programmée.
Il n'y a peut-être aucune relation de cause à effet, mais l'affaire du Sahara occidental qui empoisonne, depuis une trentaine d'années, les relations entre le Maroc et l'Algérie n'est sans doute pas étrangère à cette rivalité religieuse algéro-marocaine sur les bords de la Seine.
Dans un rapport confidentiel déclassifié récemment, l'Organisation du traité de l'atlantique nord (Otan) a indiqué que le conflit du Sahara, qui oppose les deux pays du Maghreb, est "d'origine véritablement géopolitique" et constitue "le dernier vestige de la guerre froide en Afrique du Nord".
Le retrait, en 1975, de l'Espagne du territoire de la Saguia-el-Hamra et du Rio de Oro (Sahara occidental) a donné le coup d'envoi, d'abord à une guerre (1975 - 1991) et ensuite, à une féroce bataille politico-diplomatique qui opposent deux entités: le Maroc (qui revendique son droit à la souveraineté sur cette ancienne colonie espagnole) et le Front populaire pour la libération de la Saguia-el-Hamra et du Rio de Oro (Front Polisario, créé en 1973) qui en réclame l'indépendance.
Ce conflit a débordé et oppose désormais deux poids lourds du Maghreb: Maroc et Algérie avec chacun, ses alliés. Les relations entre ces deux Etats, qui n'étaient pas des plus chaleureuses, se sont exacerbées. Des camps de réfugiés, édifiés en Algérie dans la région de Tindouf, ont accueilli des milliers de Sahraouis fuyant les combats. Et comme pour rendre la monnaie de sa pièce au Maroc qui avait accueilli plusieurs milliers de soldats français durant la guerre d'indépendance de l'Algérie contre la métropole (1954-1962), le régime du Président Mohamed Ben Brahim Broukharouba dit Houari Boumédiène a reconnu le gouvernement du Polisario en exil, qui utilise ses bases arrières en Algérie. D'où la rupture des relations entre les deux pays en 1976.
Le cessez-le-feu qui est intervenu, en 1991 sur le front des combats entre la guérilla du Polisario et les troupes marocaines, n'a pas permis de faire évoluer la situation sur le terrain diplomatique; tous les accords de paix dont celui de Houston (USA), sous les auspices de l'ancien Secrétaire d'Etat américain James Baker, ayant échoué. L'impasse, qui prévaut, n'est pas toujours à l'avantage des indépendantistes qui, bénéficiant du soutien militaire et diplomatique de l'Algérie, ont proclamé, depuis le 27 février 1976, la République arabe sahraouie démocratique (RASD) comme pays indépendant. Car, la RASD est victime de plusieurs suspensions de relations diplomatiques et de retraits de reconnaissance.
Dialogue de sourds
Dans le feu de l'action, l'existence de cette "pseudo-République" avait, certes, été reconnue, en 1984, par l'Organisation de l'unité africaine (OUA) devenue aujourd'hui Union africaine (UA); ce qui a entraîné le retrait du Maroc de l'organisation panafricaine le 12 novembre de cette année. Mais l'ONU n'a pas retenu la RASD au nombre de ses Etats membres. Sans compter que de 79 nations en 1989, le nombre de pays qui ont reconnu son existence formelle n'a cessé de se réduire comme peau de chagrin: 75 pays en 1996 et, au 17 mars dernier, 32 parmi lesquels douze pays africains: Algérie, Angola, Botswana, Ethiopie, Ile Maurice, Lesotho, Namibie, Rwanda, République d'Afrique du Sud, Ouganda, Zambie et Zimbabwe, selon le portail du Sahara marocain (saharamarocain.net).
Quant aux Etats qui reconnaissent officiellement la souveraineté du Maroc sur "son" Sahara, ils sont 21 au nombre desquels treize africains: Bénin, Burkina Faso, Gabon, Ghana, Guinée, Guinée Bissau, Guinée équatoriale, Libye, Nigeria, Sénégal, Soudan, Tchad et Togo (Cf. portail du Sahara marocain).
En outre, c'est le dialogue de sourds. Le Maroc fait la promotion du plan d'autonomie du Sahara occidental, mais dans le cadre de sa souveraineté; ce que rejette en bloc le Polisario. Car, contrairement à la décision de la Cour internationale de justice de La Haye qui avait conclu, le 16 octobre 1975, à l'absence de lien de souveraineté territoriale, avant la colonisation, entre le Sahara occidental d'une part, et le Maroc d'autre part, le rapport de l'Otan (ci-dessus) indique que le Sahara n'était pas terra nullius (territoire sans maître) et était "placé sous le contrôle du sultan du Maroc" avant de devenir, en 1884, une colonie espagnole. Et puis, selon des rapports déclassifiés de la CIA, en date du 17 mai 1988, et publiés sur le site "Polisario confidentiel", le Président algérien Chadli Benjedid, successeur de Boumédiène, "a demandé que le Maroc (sous le règne du roi Hassan II, ndlr) renonce à l'absorption inconditionnelle du Sahara occidental et garantisse une autonomie limitée aux natifs sahraouis". De son côté, le Polisario ne jure que par le plan de règlement Baker II - adopté, le 29 avril 2004, par le Conseil de sécurité de l'ONU - que rejette le Maroc qui le juge "obsolète et inapplicable". Ce plan prévoit un référendum d'autodétermination, sous les auspices de la Mission des Nations unies pour l'organisation d'un référendum au Sahara occidental (Minurso), afin de permettre aux autochtones du Sahara occidental, dénombrés lors du recensement espagnol de 1974, de décider s'ils veulent être indépendants ou rattachés au Maroc.
De plus, la Cour internationale de justice de La Haye, bien que constatant (dans sa décision du 16 octobre 1975) que ce territoire désertique avait des liens juridiques d'allégeance avec le Maroc, a indiqué que lesdits liens ne sont pas de nature à entraver "l'application du principe d'autodétermination grâce à l'expression libre et authentique de la volonté des populations du territoire".
C'est donc le statu quo. A l'instar de l'envoyé spécial du Secrétaire général de l'ONU au Sahara occidental, l'Américain James Baker, qui a démissionné de sa fonction, en 2004, après sept années d'efforts infructueux visant à résoudre ce conflit, dernier héritage régional du colonialisme espagnol, l'envoyé personnel du Secrétaire général de l'ONU pour le Sahara, le Néerlandais Peter Van Walsum, a fait chou blanc. Toutes les négociations et autres pourparlers entre les protagonistes qu'il a conduits ont accouché d'une souris.
Positions figées
Après 17 ans de médiation onusienne et environ 800 millions de dollars dépensés, c'est le retour à la case départ. Aussi, rompant avec le langage diplomatique, M. Walsum a-t-il mis les pieds dans le plat. Le 28 avril dernier, las des "tactiques d'obstruction", il prenait ouvertement position devant le Conseil de sécurité de l'ONU. "J'ai senti le besoin de réitérer cette conclusion que l'indépendance du Sahara occidental n'est pas un objectif réalisable", a-t-il indiqué pour encourager les négociations autour de la marocanité du Sahara. Factuellement, le discours de l'envoyé spécial du SG de l'ONU est réaliste. C'est pourquoi, constatant l'inapplicabilité du référendum d'autodétermination dans le contexte actuel, le Conseil de sécurité a adopté, le 30 avril dernier, une résolution sur le Sahara occidental qui endosse son appel.
Mais politiquement et psychologiquement, cette sortie a l'inconvénient de jeter de l'huile sur le feu, surtout que M. Walsum a publiquement mis à l'index "les partisans inconditionnels du Front Polisario qui n'ont pas vécu eux-mêmes dans les camps, mais qui sont convaincus que ceux qui y vivent préféreraient y rester indéfiniment au lieu d'opter pour une solution négociée en deça de l'indépendance totale".
Alors, si une telle déclaration fracassante donne, à un camp, le sentiment légitime d'une victoire diplomatique, elle braque l'autre camp et ne contribue pas à sortir des sentiers battus des positions figées et tranchées. Et comme les résolutions de l'ONU ne sont pas les dix Commandements de Dieu, celle inspirée par l'envoyé personnel du Secrétaire général de l'ONU court le risque certain de n'avoir aucune chance, comme les autres, de prospérer diplomatiquement.
Il y a peut-être une porte de sortie honorable aux protagonistes de la crise sahraouie: l'expérience ivoirienne du dialogue direct. Sans intermédiaire et sans médiateur. Loin des dédales et des magouilles de la communauté internationale.
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