Tahar Melligi
20 Juin 2008
Il y a 70 ans, la Radio voyait le jour
En grande pompe et en présence de hauts responsables du secteur, la radio fête ses 70 ans. A cet âge et encore jeune, tout en prenant de la graine, la radio a subi des liftings qui lui permettent d'affronter ses concurrentes du même poids : FM, radios thématiques et, surtout, elle tient la route, fière et altière, face aux poids lourds qui sont arrivés plus tard, avec leur grosse machinerie et une logistique toujours renouvelée, entendons la télé, Internet et autres multimédias.
A l'apparition de la télé et la puissance de ses images en noir et blanc et puis en couleur, les Cassandre avaient enterré la radio, mais celle-ci, avec un pouvoir de séduction qui renaît, au prix de notables sacrifices et d'une remarquable créativité, a su s'adapter à de nouvelles situations et arracher dans la jungle de l'audiovisuel "sa part de marché", le fameux PDM, comme on dit dans le jargon. Aussi, pour participer à cette fête, nous entamons une série de sujets-hommages sur son histoire, enrichis d'entretiens avec des personnages illustres qui l'ont édifiée et pour sûr avec les acteurs actuels qui continuent à remplir leur noble mission. Notre collaborateur Tahar Melligi, le mieux placé pour évoquer les glorieuses périodes de l'honorable "Dame", ouvre l'antenne.
Plus d'un demi-siècle au service de la défense du patrimoine et de l'identité de la Tunisie.
En effet, la radio nationale a 70 ans. ce demi-siècle de production, de labeur, de créativité et de sacrifice a fait de Radio-Tunis , un phare d'information, de culture et de divertissement.
Pour rendre hommage à ce monument qui a servi de pionnier du paysage audiovisuel du pays, nous allons remonter le temps et raconter la naissance de ce fidèle compagnon qui continue de procurer bonheur et plaisir à des millions d'auditeurs.
Premier jour
La radio nationale a vu, en fait, le jour le 14 octobre 1938. A cette occasion, le ministre français des postes, téléphones et télégraphes, M. Jules Julien, était venu de l'hexagone pour présider la cérémonie d'inauguration.
Sur une banderole déployée à l'entrée du siège, on pouvait lire ces quelques mots du doyen des hommes de lettres, Cheikh Mohamed El Arbi Kabadi : «bienvenue au ministre à la maison de la radio, gloire à la Tunisie dans le ciel du monde».
Larbi Kabadi, nous lui devons les paroles de la chanson «Fouk échajra, Oum El Hassen ghanet» (Oum El Hassen chante, du haut de l'arbre), composée par Khemaies Tarnène et interprétée par Saliha, la voix immortelle de la Tunisie.
La maison de radio-Tunis se trouvait alors rue d'Athènes n°18, à l'entrée principale de la place de l'école israélite.
En l'honneur du ministre
A 17h00, les présentateurs et les journalistes étaient à l'accueil du ministre, vêtus de la jebba traditionnelle.
M. Mahjoub Ben Miled, un des speakers était arrivé en retard car il avait été empêché, par le cordon policier, de rejoindre les lieux de la cérémonie. Il ne put passer que grâce à l'intervention d'un cafetier du coin de la rue des salines, qui l'avait reconnu et était intervenu en sa faveur auprès du service d'ordre.
Plusieurs personnalités étaient à l'accueil du ministre français : M. Riva, directeur général du centre, M. Saupeault, secrétaire français de la Radio, et si Othmane Kaâk, secrétaire arabe de la même station.
Ils sont tous là...
Ce trio procéda aux présentations au ministre français des personnalités suivantes :
- M. Tahar Maâoui (contrôleur de la radio arabe)
- M. Le suisse (ingénieur au service technique)
- M. Raymond Petit (speaker en langue française)
- M. Louis Clément (secrétaire administratif)
- M. Abdelaziz Laroui (journaliste à la radio arabe)
- M. Mustapha Bouchoucha (chargé de la musique à la direction arabe).
- M. Julien Galian (contrôleur)
- M. Nourreddine Ben Mahmoud (speaker en langue arabe)
- M. Mahjoub Ben Miled (speaker en langue arabe)
M. Othman Kaâk présenta également les grands poètes tunisiens : Tahar El Kassar et Jalele Eddine Naccache qui déclamèrent deux poèmes dans la langue d'Al Jahidh que se chargera de traduire dans celle de Voltaire, M. Othman Kaâk.
Emouvantes soirées de gala
On était alors en plein Ramadan.
La première fonction naturelle de la Radio à son ouverture a été d'annoncer, par un coup de canon, la rupture du jeûne.
Les programmes de la Radio comportaient essentiellement : musique, informations, émissions littéraires pour enfants présentées par le grand poète Ahmed Kheïreddine, causerie agricole de Mohamed Farouk Belkhoudja, informations sportives livrées par Jameleddine Bousnina, émission littéraire assurée par M'hamed Marzouki, une autre médicale présentée par Hédi Bouallègue.
Côté musical, on pouvait écouter les concerts d'Ali Riahi, Béchir Fehmy (Kmila) Hassiba Rochdy, Mounira, des solos sur piano du professeur Kadri, la soulamia du Cheikh Moahamed Ben Mahmoud.
Le concert d'Ali Riahi
Prenons à titre d'exemple, le concert d'Ali Riahi, donné la nuit de mi-ramadan en novembre 1938.
Ali Riahi proposait dans son concert, après des solos sur le luth et sur le violon, un «Qassid» de sa propre musique in ahka thagrouki thagri (si ta bouche déguste la mienne), clôturant son concert par une taktouka qu'il composa également Dour maâ edonia (adapte-toi à l'existence).
Au Ramadan 1938, Fethia Khaïri chantait à la salle Rawdhet el ons, rue Hammam Rémimi, propriété du regretté Ahmed Gharbi.
Elle s'y produisait, accompagnée des frères égyptiens Hassanine (Amine et Yassine) et de l'artiste Sayed Chatta.
En direct
La Radio avait alors retransmis ce concert en direct, employant des équipements techniques flambant neufs importés de France.
Hassiba Rochdy occupait alors les devants de la scène, ce qui ne l'exonérait pas néanmoins des flèches acérées de la critique.
On envisagea de transmettre à la Radio des versets du Coran, le matin de 6h00 à 6h30 à l'ouverture, et entre 23h15 et 23h45 à la fermeture.
Les cheikhs : Ali Barrak, Allala Ghazali, Tijani Ghodhbane, Mohamed Najjar, Amor Chaouachi et Mohamed Ettounsi furent admis sur concours pour réciter quelques versets du Livre Saint sur les ondes de Radio-Tunis.
Le mouvement musical
Pour ce qui est de la création artistique, et il faut rendre hommage à celui qui veilla à développer le mouvement musical dès la création de Radio-Tunis, M. Mustapha Bouchoucha.
Il assurait des auditions et contrôlait rigoureusement les chansons qui allaient passer sur antenne, afin de préserver le bon goût, la qualité artistique et le respect des valeurs morales et éthiques de notre pays.
Il était, en fait, directeur artistique à la Radio depuis sa création et veilla à ce que la présence des chanteurs tunisiens soit régulière et constante sur les ondes : à midi, on passait de 13h00 à 13h30 un concert d'un chanteur du pays ; chaque nuit, on pouvait également écouter de deux à trois concerts tunisiens. De la sorte, beaucoup d'artistes se firent connaître dans les domaines du chant, de la composition, du texte et de l'exécution sur différents instruments.
Qui est Mustapha Bouchoucha ?
Si Mustapha Bouchoucha n'est autre que l'enfant de Si Ali Bouchoucha, fondateur du premier journal politique tunisien en langue arabe Al Hadhira (La capitale) qui a paru en 1888.
De mère turque, Si Mustapha raffolait de musique turque. Il aimait également la peinture, la photographie, et maniait plusieurs instruments musicaux.
C'est dans cette atmosphère foisonnante de création, de génie et de rêve que la Radio nationale vécut ses premières années de naissance.
Notre Radio a servi, à la fin des années 30, de catalyseur du mouvement artistique, faisant connaître à travers le pays toutes les grandes figures de la musique et des lettres qui y prêtèrent leur talent.
Un rayon de lumière et d'espoir
En pleine nuit coloniale, au milieu des ténèbres du joug du protectorat, la Radio a su apporter un rayon de lumière et d'espoir à tous ses auditeurs malgré la précarité de leur condition et la blessure de l'injustice et de l'absence de liberté.
La Radio nationale a su de la sorte protéger l'identité arabo-musulmane dans un pays menacé par les campagnes colonialistes de naturalisation et d'absorption des valeurs les plus intimes et enracinées au plus profond de chaque Tunisien.
Une aube se levait sur la résurgence des précieux fondements de l'identité de notre chère Tunisie.
Que l'effort et l'abnégation de tous ceux qui s'y employèrent soient loués, rappelés et salués à leur juste valeur. Le 70e anniversaire de cette vénérable institution doit apporter l'occasion de saluer leur mémoire et de leur rendre un hommage appuyé. Les défenseurs jaloux du patrimoine et des valeurs du pays ne meurent jamais. Leur souvenir est profondément ancré dans le présent de la Tunisie indépendante, souveraine et prospère.
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