23 Juin 2008
Manifeste de la diaspora en faveur de la renaissance africaine
Intellectuels, artistes, peuples d'Afrique et de sa diaspora Après le Festival Mondial des Arts Nègres, réuni à Dakar en 1966, après le Festival Culturel Panafricain rassemblé à Alger en 1969, après les assises du Festival Mondial des Arts et de la Culture Noirs et Africains organisé à Lagos en 1977, l'Afrique est appelée de nouveau à se rencontrer avec elle-même et avec sa diaspora à Dakar en décembre 2009, à l'appel de Son Excellence Maître Abdoulaye Wade, Président de la République du Sénégal.
Le Festival de Dakar s'était donné pour thème "Fonction et Importance de l'Art Nègre et Africain pour les Peuples et dans la Vie des Peuples", le Festival d'Alger "Réalités de la Culture Africaine et Rôle de la Culture Africaine dans la Libération Nationale, dans la Consolidation de l'Unité Africaine et dans le Développement Economique et Social de l'Afrique" et le Festival de Lagos "Civilisation noire et Education".
La troisième édition du Festival Mondial des Arts Nègres, qui se tiendra à Dakar, s'inscrit dans les efforts de promotion du panafricanisme menés depuis plus de dix ans par Maître Abdoulaye Wade, en particulier à travers les Conférences des Intellectuels d'Afrique et de la Diaspora (1996, 2000, 2004, 2006.
Cette édition aura à débattre de "La Renaissance Africaine". Il s'agit là, sans conteste, d'un événement international majeur, déterminant pour la valorisation, le développement et l'épanouissement du patrimoine historique, culturel et artistique du continent africain et de sa diaspora. Fières des héritages, des leçons et des appels qu'elles ont reçus de leurs prestigieux prédécesseurs, d'Alioune Diop, fondateur de la Société Africaine de Culture et de la revue Présence Africaine, de Léopold Sédar Senghor, Franz Fanon, Aimé Césaire, Amilcar Cabral et Cheikh Anta Diop, de Houari Boumedienne, Abdallah Laroui, Tahar Ben Jelloun et Kateb Yacine, des Olusegun Obasanjo, Chinua Achebe, Ken Saro Wiwa et Wole Soyinka, de Joséphine Baker, E. T. Mensah, Kouyaté Sory Kandia, Joseph Kabasele, Habib Benglia et Bachir Touré, de Miriam Makeba, Fodéba Keita, Maurice Sonar Senghor, Kouyaté Sory Kandia, de Bob Marley, Fela Anikulapo Kuti et de tant d'autres encore, les vivants et les morts (qu'ils reposent en paix !), en Afrique et dans la diaspora, les générations actuelles de l'Afrique et de sa diaspora auront à coeur d'identifier les ressources culturelles dans lesquelles puiser en vue d'assurer la "Renaissance Africaine". Edifiée par les peuples et non pas imposée à eux, la culture est "vision de l'homme et du monde, et par là, elle est système de pensées, philosophies, sciences, arts et langues » (Manifeste Culturel Panafricain, Alger, 1969). La culture a été le levain des guerres de libération, des luttes politiques, des mouvements sociaux et des combats intellectuels qui ont permis à l'Afrique de s'émanciper du colonialisme et de la domination étrangère. Elle continue d'animer l'élan vers l'unité du continent et vers l'affirmation toujours plus forte de sa « présence » et de son rôle à l'échelle de la planète. Levier fondamental, appuyée sur la mémoire et l'histoire, attentive aux défis du temps présent, ouvert aux apports féconds des autres continents et espaces culturels du monde, la culture sera l'instrument décisif de la Renaissance Africaine au XXlème siècle.
I. Dynamiques et défis d'aujourd'hui
L'Afrique de notre temps est parcourue par des dynamiques multiples, signes de la vitalité des sociétés africaines. Les indépendances du Zimbabwe et de la Namibie sont venues, comme l'effondrement de l'apartheid en Afrique du Sud, parachever la longue marche des peuples africains vers la maîtrise complète de leur destin.
Le réveil des peuples n'a pas manqué de mettre en cause et d'affaiblir les régimes despotiques dont la prolifération, au cours des années 1960 et 1970, a ralenti les avancées prometteuses du temps des indépendances. De la première Conférence Nationale, réunie à Cotonou en 1990, aux élections transparentes assurant le transfert pacifique du pouvoir aux défenseurs de l'Etat de droit, le rôle majeur est revenu aux forces nouvelles des sociétés africaines : les intellectuels et les artistes qui portent le changement ; les jeunes, fers de lance du renouveau politique et social ; les femmes enfin, si actives sur tous les fronts, que l'Afrique est l'un des tout premiers continents à avoir porté une femme, Ellen Sirleaf Johnson du Liberia, à la magistrature suprême.
Certes, comme tous les autres continents, notre Mère Afrique n'a pas échappé à des tragédies et à des catastrophes, qu'elles soient à sa charge ou qu'elles apparaissent comme un effet des désordres e la « mondialisation ». Les micro-nationalismes n'ont pas disparu, sous leurs formes les plus variées : provincialismes, régionalismes, ethnismes et racismes, ils n'ont pas épargné notre continent. Nous leur devons des guerres dans lesquelles se sont déployées des formes extrêmes de brutalisation dans toutes les régions de l'Afrique, au Libéria, en Sierra Leone, en République Démocratique du Congo, en Côte d'Ivoire et dans la Corne. Leur exacerbation a même valu à l'Afrique le troisième génocide d'un XXème siècle chargé de violences et de crimes de masse, le génocide Rwandais.
En même temps, les diverses parties de la diaspora africaine continuent d'illustrer le génie des peuples africains, leur potentiel culturel et leur contribution aux avancées politiques, sociales et économiques de leurs nations. En Amérique du Sud aussi bien qu'en Amérique du Nord, en Europe et en Inde aussi bien qu'en Australie, partout les peuples noirs et les diasporas africaines sont l'agent social décisif et le ferment culturel majeur de l'avènement de sociétés plus libres et plus justes.
Faut-il s'étonner que, portés par cette lame de fond, les responsables africains aient, à leur tour, pris la décision historique de transformer l'Organisation de l'Unité Africaine (O.U.A.) en Union Africaine (U.A.) ? En reprenant à son compte la vision prospective de Kwame Nkrumah, la nouvelle Union Africaine a donné à l'Afrique de nouvelles ambitions. La diaspora africaine, acteur fondamental du panafricanisme depuis le Congrès réuni en 1900 à Londres à l'initiative de Sylvester Williams, a enfin été reconnue comme la sixième « région » de l'Union Africaine. Le NEPAD (Nouveau Partenariat pour le Développement de l'Afrique) a fixé de manière ambitieuse l'horizon du développement économique et social de l'Afrique dans les décennies à venir.
C'est dans cette effervescence créatrice des peuples d'Afrique et de sa diaspora que 10 " Renaissance Africaine " est (re)devenue un objectif majeur, désormais à notre portée.
II - La Renaissance Africaine
Horizon ambitieux de plusieurs générations d'intellectuels et artistes africains, la « Renaissance Africaine » a été théorisée par plusieurs de nos prédécesseurs : dans les années 1900, par Pixley Kalsaka Seme, qui allait, par la suite fonder l'African National Congress (A.N.C.) en Afrique du Sud ; dans les années 1930, par Nnamdi Azikiwe, le premier dirigeant du Nigeria indépendant ; dans les années 1950, par Kwame Nkrumah et son concept de "personnalité africaine", et par Cheikh Anta Diop ; aujourd'hui enfin, par le Président sud-africain, Thabo Mbeki, depuis le lancement à Pretoria de l'Institut pour la Renaissance Africaine (1999).
Quand il s'agit de définir la Renaissance Africaine, il est à souligner au préalable que la reconquête par le peuple africain du patrimoine historique et culturel de l'Afrique a pour fondement trois principes constitutifs : la connaissance de soi, la confiance en soi et l'estime de soi.
La défense, la valorisation et l'exploitation de ces valeurs humaines, culturelles et sociales constituent le préambule fondamental à l'expression définitionnelle de la Renaissance Africaine.
C'est par ses objectifs clairement nommés que la Renaissance Africaine peut se déterminer dans ses grands enjeux. La Renaissance Africaine propose une démarche qui doit relever plusieurs défis majeurs du continent africain et de sa diaspora.
- Histoire et patrimoine culturel
Le premier défi est celui de la réappropriation du patrimoine historique et culturel. Il n'est pas de civilisation forte et stable qui ne se connaît pas elle-même. La continuité historique et culturelle de l'Afrique doit pouvoir s'exprimer afin de recouvrer la créativité de ce qui la compose. L'héritage historique de l'Afrique est singulier, il ne s'appuie sur aucun modèle, il est« un » modèle d'une civilisation riche et puissante qui, en Afrique et par ses apports en dehors de l'Afrique, a construit le monde d'aujourd'hui.
Une civilisation ne peut se bâtir durablement sans connaître et faire reconnaître sa contribution au monde dans lequel nous vivons. Si le Festival d'Alger a inscrit dans son programme l'achèvement de l'Histoire Générale de l'Afrique réalisée sous l'égide de l'UNESCO, l'urgence aujourd'hui est de faire connaître le plus largement possible cette histoire en Afrique même comme dans sa diaspora.
- La question des langues nationales
Il en va de même pour son patrimoine linguistique. Le continent africain ne sera prompt au développement que lorsqu'il aura pris la mesure des richesses linguistiques de ses régions. L'exercice des langues nationales est un acte culturel d'une importance à la fois symbolique et cruciale, et qui est à même de consolider la filiation et les continuités historiques de l'Afrique.
L'histoire, les connaissances scientifiques et la culture renaissent en effet par la pratique des langues africaines qui doivent être inscrites comme un médium de connaissances, de savoir et de transmission dans l'éducation, la formation scolaire et les moyens de communication sociale.
- La maîtrise des sciences et technologies modernes
le domaine du savoir, la révolution des technologies de l'information doit constituer un axe fort du développement du continent africain. Nous savons aujourd'hui quelle a été la contribution de la diaspora africaine, notamment aux Etats Unis d'Amérique, dans de nombreuses innovations techniques et scientifiques depuis le XIXème siècle. L'exploitation du potentiel technologique et de ses outils est un atout formidable pour la jeunesse de l'Afrique et de sa diaspora qui continue de montrer tous les jours son aptitude à maîtrise cette capacité globale de transmission des connaissances.
Ces mêmes nouvelles technologies peuvent également soutenir le combat des femmes dont l'implication, visible dans le champ de la politique, de l'éducation, de la santé et des droits de l'homme, n'est pas moins décisif dans le champ de l'économie, qu'il s'agisse de la production, de la transformation des produits bruts ou des échanges locaux et internationaux et de l'organisation des circuits et des flux financiers.
Au XXlème siècle, il n'y aura pas de « Renaissance Africaine », si l'on ne prend pas en compte et en charge la silencieuse révolution féminine en train de se dérouler sous nos yeux.
- Un Etat fédéral et continental
Le XXlème siècle, comme l'avaient clairement analysé Cheikh Anta Diop et Kwame Nkrumah, sera le siècle de grands ensembles géopolitiques ; les seuls capables d'entrer efficacement dans une compétition internationale de plus en plus vive et de répondre, avec les moyens appropriés, aux défis du développement durable de notre continent et aux urgences de longue durée que sont la préservation des ressources renouvelables et non-renouvelables et l'organisation d'efforts collectifs el concertés contre les grandes endémies et épidémies. Les États-Unis d'Afrique ne constituent plus désormais une utopie.
Comment, dès lors, mettre en oeuvre des mécanismes concertés et des structures communes pour éponger les dettes de nos Etats, introduire une monnaie africaine commune, mettre sur pied des mécanismes continentaux de prévention et de résolution des conflits, dépasser enfin les litiges frontaliers de nos micro-États par des stratégies concertées de migrations transfrontalières et de citoyenneté transfrontalière ?
III Appel
- L'Afrique et les enjeux
du XXIème siècle
Fort de son histoire, marquée par des réalisations prestigieuses, par des succès incontestés sur les hégémonies étrangères et par la vitalité sans cesse renouvelée de sa diaspora dans toutes les parties du monde ;
Riche de sa culture, de ses arts, de ses compétences linguistiques ;
Fière de sa population, la plus jeune du monde ;
Conscient de ses héritages et lucide quant à ses ambitions ;
Le continent africain doit devenir une des puissances mondiales qui pèsera sur les grands enjeux planétaires du XXlème siècle.
La 3ème édition du Festival Mondial des Arts Nègres, « le plus grand rassemblement des Arts et de la Culture de l'Afrique et de sa diaspora », impulsée par la volonté panafricaine de Son Excellence Maître Abdoulaye Wade, Président de la République du Sénégal, constitue un moment et un tournant décisifs dans la réalisation de la Renaissance Africaine.
Cette dynamique extraordinaire au coeur du Festival répondra à la volonté du peuple africain et de sa diaspora de reconquérir son identité et de donner corps à ses espérances.
- Intellectuels, artistes, jeunesse d'Afrique et de sa diaspora
L'Afrique nous appelle au rendez-vous de Dakar.
C'est à nous de proposer, par nos débats et nos réflexions, les enjeux intellectuels, les stratégies à mettre en oeuvre, les lieux de passage obligés, les ressources à mobiliser pour que l'Afrique de demain soit celle de nos espérances.
A nous de rétablir les faits historiques, de montrer les productions culturelles et artistiques, de faire preuve d'imagination, d'audace et de courage, pour que l'Afrique de demain et sa diaspora voient avec fierté briller les soleils de notre liberté et se déployer les flamboyants, de la Renaissance Africaine pour le bien commun de nos peuples et de l'humanité.
Héritiers d'Aimé Césaire, qui, en célébrant ses 94 ans en 2007, avait accepté d'être le parrain du 3ème Festival Mondial des Arts Nègres et de la Renaissance Africaine, nous faisons nôtre sa foi :
" Faites de ma tête une tête de proue
Et de moi-même, mon coeur, ne faites ni un père, ni un frère,
Ni un fils, mois le père, mois le frère, mois le fils,
Ni un mari, mais l'amant de cet unique peuple. (...)
Mais les faisant, mon coeur, préservez-moi de toute haine
Ne faites pas de moi cet homme de haine pour qui je
N'ai que haine
Car pour me cantonner en celte unique race
Vous savez pourtant mon amour tyrannique
Vous savez que ce n'est point par haine des outres races
Que je m'exige bêcheur de celte unique race
Que ce que je veux
C'est pour la faim universelle
Pour la soif universelle
La sommer libre enfin
De produire de son intimité close
La succulence des fruits "
"Cahier d'un retour au pays natal"
Présence Africaine Copyright 1956
Ont contribué à ta rédaction de ce Manifeste :
les intellectuels du groupe de Paris réunis autour de Madame Seynabou Touré, Représentante Europe du Fesman III.
Amadou Elimane Kane : Ecrivain, poète, Professeur en sciences cognitives. Benjamin Jules Rosette : Directeur du Théâtre Noir.
Ndongo Mbaye : Docteur es-lettres, Sociologue et Journaliste.
Elvire Maurouard : Enseignante, Poète.
Elikio Mbokolo : Historien et Professeur EHESS.
Théophile Obenga : Egyptologue. Stanislas Spero Adotévi : Professeur.
Isidore NDaywel : Historien, Linguiste.
Christiane Yandé Diop, Secrétaire Générale de la Communauté Africaine de Culture.
- Ce manifeste a été mené avec l'appui du Ministre sénégalais de la Culture et du Patrimoine historique classé, Mame Birame Diouf et du Coordonnateur général du Fesman, Alioune Badara Bèye.
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