Amel Nejjari
25 Juin 2008
Les 8èmes Assises du tourisme qui se sont tenues à Tétouan, le 14 juin dernier, représentait « un rendez-vous incontournable pour l'autorité gouvernementale chargée de ce secteur prometteur de l'économie nationale pour présenter le bilan général des réalisations et les perspectives escomptées pour les années à venir », nous précise El Arabi Elmesaoudi, architecte chargé des aménagements et des investissements à la Délégation du tourisme de Tétouan. Un rendez-vous incontournable au niveau national, certes, mais c'est surtout un symbole fort pour une ville qui a pour vocation première le développement touristique, vecteur de son développement économique
A se fier aux discours des officiels, « le tourisme marocain tient ses engagements » Dans le cadre de la Vision 2010, véritable « référentiel » des politiques, 7.4 millions de touristes ont déjà visité notre pays. Le volume d'investissements dans le secteur met en exergue un climat de confiance que les responsables souhaitent faire perdurer. Les plans ne cessent de se multiplier : Plan Azur, Plan Mada'in, Plan Biladi pour offrir aux touristes nationaux et internationaux un panel d'offres touristiques alliant plages, désert, golfs ou forêts
Seulement, quel est l'impact de ce secteur sur l'environnement ? Nul besoin d'adopter la politique de l'autruche ! Qui dit « stations balnéaires », « résidences », « marinas » , dit bien évidemment « béton » Dans un contexte international où le « développement durable » est devenu un leitmotiv dans les stratégies sectorielles, c'est la question principale que se posent et la population et les acteurs associatifs. Conscients que nos agissements d'aujourd'hui influenceront, demain, la qualité de nos vies, ils exigent qu'économie rime avec écologie et développement avec environnement Le discours Royal prononcé à Tétouan lors des Assises est à cet égard explicite : « ( ) Que ce soit dans sa dimension naturelle, humaine ou culturelle, le développement d'un tourisme responsable est le gage de la pérennité du secteur. Il est de notre devoir de contribuer à préserver l'environnement dans tous les domaines et d'inscrire nos projets dans une approche qui concilie développement touristique et protection de l'environnement et des ressources naturelles ( ) Aussi, exhortons-nous tous les opérateurs touristiques à adhérer avec force à cette démarche citoyenne, respectueuse des ressources naturelles et énergétiques et répondant aux exigences du développement durable ».
Force est de constater que dans la région de Tétouan, le développement touristique ne se marie pas toujours avec la protection de l'environnement. Deux sites se retrouvent, en effet, menacés par l'avancée fulgurante du secteur.
La lagune Smir, autrement appelée « Marja Smir » peut faire office de cas d'école Cette zone se situe dans la commune de M'diq, au bord de la route qui relie Tétouan à Fnideq. Elle s'étale sur une superficie d'environ 100 ha et représente un des derniers « poumons » naturels de la région non encore atrophiés. Pas pour longtemps puisque le site devrait laisser la place à un aménagement touristique de grande envergure. Le chantier a été confié à un groupe espagnol, Fadesa, qui prévoit de doter la zone de 1200 lits hôteliers de 4 et 5 étoiles ainsi que des résidences touristiques. Restaurants, golf de 18 trous, centre de thalassothérapie, club équestre, une corniche . Bref, selon les responsables, il s'agira d'une « nouvelle destination balnéaire sur la Méditerranée où se croisent la douceur des plages, l'art de vivre andalous et la beauté naturelle du Rif », d'une zone touristique labellisée « Tamouda Bay » pour un investissement de 3.3 milliards de DH. Une communication marketing ficelée mais qui ne laisse pas les acteurs associatifs et scientifiques sans voix. Car si certains parlent de « mise en valeur touristique », d'autres préfèrent parler de « mise en danger d'un patrimoine naturel, de l'une des zones humides les plus importantes de la façade méditerranéenne du Rif occidental ».
Les voix s'élèvent et dénoncent l'impact du projet sur l'environnement. La lagune Smir serait sur le point de disparaître sous le rouleau compresseur de l'urbanisation. Le projet risque de mettre à mal l'écosystème puisque ce site exceptionnel joue un rôle primordial en tant qu'étape migratoire pour certaines espèces d'oiseaux qui font halte dans leur migration entre l'Europe et l'Afrique, par le Détroit de Gibraltar. Il s'agit également d'une zone d'études pour les chercheurs, laquelle risque très bientôt de disparaître Les aménagements prévus risquent de réduire considérablement la superficie de l'écosystème et de modifier le système hydrologique en provoquant la disparition de certaines espèces de la faune et de la flore. « Des oiseaux bagués en Pologne, en France, en Suède sont régulièrement repris, et les cigognes et flamants venus d'Espagne y font halte ».
Koudiat Taïfour, un autre site et toujours le même problème. C'est un site naturel qui se situe entre la plaine de Martil et le littoral de M'diq-Fnideq. Il est l'unique espace forestier persistant sur le littoral de Tétouan. Grâce à ses atouts et à sa richesse biologique, il représente l'unique poumon vert du littoral qui fait, malheureusement, les frais de certaines politiques dévastatrices. Même après son classement dans l'étude nationale des aires protégées en 1995, comme Site d'intérêt biologique et écologique (SIBE), Koudiat Taïfour continue à être menacé par des ambitions touristiques « en dur » ; ce qui entraîne inévitablement des répercussions sur la faune et la flore.
A l'instar de la mobilisation pour la préservation de la lagune Smir, des voix associatives se sont levées. C'est le cas de l'Association Initiatives qui n'a cessé de militer contre cette avancée touristique qui se fait au détriment de l'environnnement. Pour eux, l'urbanisme non contrôlé constitue un réel danger. Le développement touristique peut se faire autrement, notamment par la mise en place d'un tourisme alternatif qui allie développement économique et touristique et respect de la faune et de la flore. C'est notamment ce que proposent ces acteurs associatifs dans une lettre adressée à la direction de l'Agence urbaine de Tétouan dans laquelle ils mettent l'accent sur la nécessité de prendre des mesures préventives en arrêtant les autorisations de construire dans cette zone (et surtout celle faisant partie de la commune de Martil).
Ils demandent notamment aux instances responsables de tenir compte de leurs recommandations dans l'élaboration du plan d'aménagement touristique de la zone de Cabo Negro afin de sauvegarder cette réserve naturelle. Parallèlement à ces recommandations, une alternative a été proposée comme la transformation de ce site en parc urbain accueillant des activités touristiques et d'animation qui respectent le site. Même si, devant le « tsunami urbanistique » lié au développement touristique de la zone de Tétouan, ces hommes et femmes paraissent prêcher dans le désert, leur détermination n'a d'égale que la cause pour laquelle ils se battent jour après jour. A défaut d'avoir des réponses des instances dirigeantes (notamment au niveau du ministère du Tourisme et de celui de l'Urbanisme), ils continuent à sensibiliser les citoyens à cette cause humaine.
A cet égard, dans le cadre d'une coopération entre l'Université Abdelmalek Essaadi et l'Université internationale d'Andalousie, un cours d'été sera organisé à Martil, du 7 au 11 juillet prochains, sur l'urbanisation massive du littoral méditerranéen. Une manière de mettre en avant le droit de l'Homme à son environnement, la nécessité de consulter les citoyens dans les aménagements de leur environnement et la nécessité de préserver notre patrimoine naturel pour les générations futures.
Be the first to Write a Comment!
Copyright © 2008 Libération. Droits de reproduction et de diffusion réservés. Distribué par AllAfrica Global Media (allAfrica.com). Pour tout commentaire ou demande d'autorisation de reproduction ou de diffusion, contactez directement le propriétaire des droits en cliquant ici.
AllAfrica collecte et indexe du contenu provenant de plus de 125 organes de presse d'Afrique ainsi que de plus de 200 autres sources d'informations et de nouvelles. Les pourvoyeurs d'informations de AllAfrica gardent l'entière responsabilité éditoriale de leur production. Les articles et documents identifiant AllAfrica comme source sont produits ou commandés par AllAfrica.