Port Louis — Peu avant de prendre son poste de secrétaire général de l'Association des universités africaines, l'ancien vice-chancelier de l'université de Maurice jette un oeil critique sur l'enseignement supérieur à Maurice.
Dans son budget, le vice-Premier ministre et ministre des Finances, Rama Sithanen, accorde une large place à l'enseignement supérieur. Qu'en pensez-vous ?
C'est une très bonne chose d'avoir compris qu'il faut augmenter les effectifs dans nos universités. Cependant, la rapidité avec laquelle le gouvernement souhaite augmenter le nombre d'étudiants m'inquiète. Dès août, l'université de Maurice et l'Université de technologie de Maurice (UTM) devront pouvoir admettre tous ceux qui se qualifient pour des études supérieures.
C'est un challenge énorme. Je me demande s'il y a eu une planification et des consultations avant de prendre cette décision. Je me demande s'ils sont préparés à ça. Depuis trois ans, on attend un White Paper sur l'enseignement supérieur.
Début 2005, un document préparé par le gouvernement d'alors, intitulé Developping Mauritius in a knowledge hub and a center of high learning, avait circulé, mais avec le changement de régime, rien de ce document, ou presque, n'a été réalisé.
Pensez-vous que l'université pourra recevoir autant de nouveaux étudiants ?
En 1995, lorsque j'avais été nommé vice-chancelier, il y avait 2 000 étudiants. En 2005, ils étaient 6 000. Maintenant, on a pour ambition d'en recevoir 10 000.
Le campus de Réduit a été créé pour une population estudiantine de 4 000 à 5 000 au maximum, mais parce qu'il fallait augmenter les effectifs, nous avions ajouté ici et là de nouvelles infrastructures. Je ne crois pas que le campus est équipé pour recevoir 10 000 étudiants. Réduit devient un centre très difficile à gérer du point de vue du transport, des infrastructures et de la sécurité.
On évolue dans un paradoxe. Ces dernières années, l'université a concédé qu'elle avait d'énormes difficultés financières et pourtant, elle continue à admettre de plus en plus d'étudiants?
Prendre autant d'étudiants sans augmenter le budget et le personnel, ce n'est pas sain. Les responsabilités des enseignants augmentent continuellement, mais il y a des limites. Plus les lecturers passent du temps à enseigner, moins ils font de la recherche. Déjà quand j'étais là-bas, le personnel avait des difficultés à faire de la recherche. Qui d'autre que l'université de Maurice peut faire de la recherche ? Et si même elle ne peut en faire, où va-t-on ?
Quand vous étiez là, financièrement ça allait. Quelques années plus tard c'est le marasme. Comment expliquez-vous cela ?
Si je comprends bien, le budget n'a pas été augmenté en fonction des effectifs. De 1995 à 2004, on a été gâté. Nous avions presque tout ce que nous demandions. Le gouvernement était généreux. A partir de 2004 j'ai senti qu'il y avait un changement d'attitude. L'augmentation du taux de participation des étudiants dans l'enseignement tertiaire, cela devenait l'affaire des universités privées ou de grandes institutions en provenance de l'extérieur.
Quelles sont vos craintes par rapport à la situation actuelle ?
La qualité risque de souffrir. Finalement, les universités ne feront que du teaching, sans recherche, et avec un personnel et des étudiants démotivés et frustrés. Ce que nous voyons ici est très commun en Afrique. Là également, il y avait des pressions pour l'admission des étudiants sans les ressources et les infrastructures nécessaires.
Quand ça arrive, vous avez une crise. De plus, cette question des tuition fees est aberrante. Elle était déjà là quand j'étais vice-chancelier. Presque tous les pays en voie de développement ont réalisé que tous les étudiants devaient payer un peu de frais de scolarité. A l'université de Maurice, on hésite à le faire, pour des raisons politiques principalement.
En revanche, les frais d'enregistrement, d'examen et autres sont revus à la hausse systématiquement, sans affronter réellement le problème. Le gouvernement aussi a des limites dans ce qu'il peut financer. Il faut aborder cette question ouvertement, avec les autorités, avec les universités. D'ailleurs, l'UTM applique des frais de scolarité. C'est incohérent d'avoir deux universités publiques qui pratiquent des politiques différentes sur la question.
Pas très populaire ça, d'introduire des frais de scolarité pour tous?
C'est sûr, mais je suis convaincu que c'est inévitable. Pourquoi continuer à se cacher derrière d'autres frais ? Tout le monde devrait payer, d'autant plus que le gouvernement a introduit un loan scheme garanti par l'Etat jusqu'à Rs 150 000.
Dans ces conditions, faire payer Rs 20 000 ou Rs 30 000 à l'étudiant, ce n'est pas beaucoup. Quant à ceux qui n'ont vraiment pas les moyens, ils doivent pouvoir bénéficier d'un système de bourses. Tant que l'université n'applique pas de frais de scolarité, je ne la vois pas sortir de cette situation.
La critique qui revient souvent, c'est que l'université est la continuation du collège. On y perpétue l'habitude de faire du spoonfeeding?
C'est un peu vrai. La raison principale en est que tout notre système d'enseignement, dès le primaire, est basé sur les examens. Il y a très peu de place pour les activités extrascolaires. Du coup, lorsque les étudiants arrivent à l'université, ils ne peuvent pas travailler par eux-mêmes. Ils demandent des questionnaires, demandent à ce que l'on reste dans le même mode d'enseignement.
La seconde raison est que l'étudiant reste à la maison, chez les parents. Il n'y a pas de réelle différence pour lui entre aller au collège ou à l'université. Apprendre à vivre par soi-même, se débrouiller seul, avoir des contacts avec d'autres, échanger des idées, ça apporte énormément.
Par rapport à ceux qui ont étudié outremer, on voit la différence. Académiquement, l'université évolue à un très bon niveau, mais l'étudiant n'apprend pas à se débrouiller, à s'adapter aux situations.
Ce spoonfeeding reste profondément ancré dans nos habitudes, mais en quoi est-ce mauvais ?
De plus en plus dans le monde, l'évaluation ne sert pas à voir ce que vous savez, mais à voir vos compétences, votre attitude. Malheureusement, Maurice n'a pas évolué ainsi. Oui, la connaissance est importante, mais ce qui est plus important encore, c'est ce que vous faites avec cette connaissance. Etre intelligent, avoir un first class honours degree, ce n'est plus ça le principal. Ce qui compte, c'est votre faculté d'adaptation et ce que vous pouvez apporter à votre employeur.
Pour contourner le problème des frais de scolarité, Réduit a opté pour la création d'institutions parallèles dont la International Business School. C'est ça la solution ?
C'est une façon de résoudre le problème financier, mais sur le long terme, ça risque d'en créer beaucoup d'autres. Je pense que ce n'est pas ce qu'il faut faire. Mieux vaut généraliser les frais de scolarité à l'université. Attention, je ne dis pas qu'il ne faut pas offrir des cours à temps partiel. En Afrique, plusieurs grandes universités ont opté pour la même approche, c'est-à-dire créer des cours parallèles.
Cela consiste à prendre un certain nombre d'étudiants selon des critères de sélection, et puis d'ouvrir la porte à ceux qui s'acquittent de tous les frais imposés. Du coup, on crée deux institutions sur le même campus. L'une est financée complètement par l'Etat et l'autre par les étudiants. C'est vrai que cela résout le problème d'argent, mais sur le long terme, cela crée des problèmes incroyables.
Sur le même campus, vous avez un étudiant qui ne paie pas et un autre qui paie. Parfois, ils suivent le même cours dans le même amphithéâtre. Celui qui paie sera plus exigeant, tandis que celui qui ne paie pas dira qu'il est le meilleur élément.
Faire payer la scolarité, ce n'est pas démocratiser. Comment permettre à ceux qui n'ont pas les moyens de payer d'avoir quand même une place ?
L'enseignement supérieur doit être inclusif. Il faut un système d'emprunts et ne pas faire payer tous les frais de scolarité, mais une partie. Et ceux qui ne peuvent pas payer doivent avoir accès à des bourses.
C'est mieux ainsi. Prendre à ceux qui peuvent payer et transférer cela à ceux qui ne le peuvent pas. Mais pour appliquer cela, il faut avancer pas à pas, et non pas de manière précipitée.

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