ROBERT KONGO
2 Juillet 2008
interview
Kinshasa — Président puis empereur de la République Centrafricaine, Jean- Bedel Bokassa reste célèbre dans le monde entier. A travers cette interview, l'une de ses filles, Marie-France, nous parle pour la première fois de son parcours, de sa famille, de son père, homme privé, homme public et de son récent engagement en politique.
A part quelques rares et brèves déclarations qu'est-ce que vous faites, ici ou là, Vous refusez de parler à la presse. Aujourd'hui, pourquoi acceptez-vous de donner une interview dans un grand quotidien congolais ?
Pour une fois, je reçois quelqu'un de vrai, d'intéressant qui travaille pour un journal sérieux. Cela change un peu des journalistes qui nous proposent des entretiens dans le seul but de salir l'image de la famille Bokassa. Nous n'avons connu que des gens qui ont trahi notre confiance, même pour une simple déclaration. J'estime que c'est un homme animé de bonne foi qui vient me voir, je répondrai volontiers à toutes ses questions afin que tout le monde sache ma part de vérité.
Vous êtes l'une des filles à Jean-Bedel Bokassa. Quel est votre parcours et que faites-vous dans la vie ?
Je suis née à Bangui, en Centrafrique, le 3 octobre 1974 d'une mère chinoise. Après le coup d'Etat monté contre mon père en 1979, nous nous sommes réfugiés en Côte d'Ivoire pour enfin atterrir en France en 1983. Détentrice d'un brevet d'études professionnelles en vente obtenu en 1993, j'ai passé ma scolarité à Hardricourt et à Meulan, dans les yvelines. J'ai d'abord travaillé dans des boutiques de prêt-à-porter avant d'ouvrir, l'année dernière, un restaurant de cuisine africaine à Hardricourt que j'ai dénommé « Le village de M'Baïki », le nom du village natal de mon père. Je suis aussi mère de famille de trois enfants, dont un garçon et deux filles qui ont respectivement 16, 11 et 6ans.
Quel père était Jean-Bedel Bokassa ?
Un père très autoritaire, un homme des principes. Je pense qu'il a été façonné par sa formation militaire. Il a eu 56 enfants dont 39 officiels et s'est marié avec 17 femmes. Il lui fallait un sacré caractère pour les tenir tous, chose qui n'était pas évidente. Mais, il a réussi tant bien que mal : mari attentionné pour ses femmes, père affectueux pour ses enfants, nous lui vouions un respect total.
Et quel homme d'Etat était-il ?
C'était quelqu'un de formidable qui a servi la Centrafrique avec abnégation. Je reconnais que mon père a fait des erreurs dans l'exercice du pouvoir. Mais, je voudrais que les gens reconnaissent aussi ce qu'il a fait du bien pour son pays. Et contrairement à ce que les gens pensent, mon père était apprécié de ses compatriotes. Aujourd'hui encore, si vous posez la question aux habitants de la Centrafrique, ils ne vous diront que de bonnes choses sur lui. En ce qui concerne les fautes qu'il a commises, nous pensons avoir fait le nécessaire pour réparer ces impairs : il y'a deux ans, nous avons demandé un grand pardon au peuple centrafricain. C'est mon grand-frère, Jean-Serge, qui est député en Centrafrique, depuis maintenant cinq ans, qui a représenté la famille et a parlé en son nom au cours de cette cérémonie.
Quels rapports entretenez-vous avec les autres membres de votre famille, notamment les autres fils et filles Bokassa ?
Tout se passe bien entre nous, avec les aînés aussi bien qu'avec ceux qui font partie de ma génération. Nous sommes une dizaine à nous voir le plus souvent. Par contre, les aînés, j'ai l'occasion de les voir lors des voyages que j'effectue en Centrafrique. J'y vais bientôt, au mois de novembre prochain, pour les retrouver aussi.
Aucun enfant ne marche vraiment sur les pas de votre père ?
Beaucoup n'ont pas voulu suivre ses traces. En revanche, mon grand-frère, Jean Serge, s'est lancé à fond dans la politique : il veut continuer l'oeuvre inachevée de notre père. Comme je l'ai dit, il est député au pays et représente au parlement tout le secteur du village M'Baïki. Il souhaiterait un jour, avec la grâce de Dieu, assumer des hautes fonctions en Centrafrique. Je le soutiens dans son intention. Quant à moi, je viens de m'engager très récemment en politique.
Depuis avril dernier, vous êtes conseillère municipale à Meulan, dans les Yvelines. Pourquoi avez-vous décidé de faire de la politique ?
D'abord, c'est pour m'investir dans la ville qui m'a accueillie après que nous ayons quitté le château d'Hardricourt. Ensuite, pour apprendre et acquérir une certaine expérience sur la gestion de la chose publique. Grâce à cette expérience et cette formation, je voudrais aider mon grand-frère, Jean-Serge, dans ce qu'il entreprend au pays et mettre ce savoir faire au service des Centrafricains. C'est pourquoi, j'ai décidé de partir en Centrafrique deux à trois fois dans l'année. La Centrafrique a besoin de l'aide, car la misère a atteint les sommets. Mon grand-frère, Jean-Serge, travaille d'ailleurs dans ce sens. Travailler pour améliorer la vie des Centrafricains, tel est notre dessein. C'est la mission même d'un homme ou d'une femme en politique. Nous prenons des erreurs de notre père comme une force pour progresser et faire des choses positives pour le pays et le bonheur des Centrafricains. Ils peuvent compter sur nous.
Votre père fut tour à tour président, président à vie, maréchal-président à vie puis empereur de Centrafrique. Que vous inspire tous ces titres qu'il a portés au cours de son règne ?
Orphelin à l'âge de 6 ans, papa enfant a vu son père pendu et décédé devant lui. Il s'est juré de venger cette ignominie, un jour. Non pas contre les Centrafricains, mais contre les colonisateurs qui n'avaient aucune considération pour les pauvres colonisés. Ils ont abusé des Centrafricains et des Africains en général. N'étant pas un élève brillant à l'école, il s'est engagé dans l'armée où il a pu se construire une carrière. Je pense que tous ces titres étaient pour lui une façon de manifester une réussite personnelle. En atteignant les sommets du pouvoir, il pensait pouvoir discuter d'égal à égal avec les bourreaux de son père, voire faire d'eux ses assujettis. Mon père a fait une excellente carrière militaire et politique, sauf à un moment, perdu dans ses relations avec les femmes et les soi-disant amis, occidentaux pour la plupart, qui l'entouraient pour lui donner des « bons conseils », il a pris la grosse tête jusqu'à s'autoproclamer empereur de Centrafrique ! Il a estimé avoir fait un travail conséquent par rapport aux autres chefs d'Etats. Pour ma part, il avait commis une grosse erreur de s'arroger un tel pouvoir. C'est pourquoi, je refuse que les gens m'appèlent princesse parce que je n'approuve pas la décision de mon père. Je suis peut-être princesse de mon village M'Baïki, mais pas de Centrafrique.
Il a payé cher pour cela, non ?
Si, sa réputation en a pris un coup. Ceux-là même qui l'ont fait empereur trouvaient que mon père commençait à prendre ses aises. Ce sentiment de bien-être ne leur a pas plu. Il fallait donc l'évincer du pouvoir. Mon père n'a rien vu venir ! Il a fait confiance à certaines personnes qui n'en étaient pas dignes. On peut lui reprocher d'avoir détourné de l'argent, d'avoir eu un comportement de cannibale sauf de ne pas avoir su s'occuper de son peuple : dans tous les domaines de la vie sociale, il a fait des choses positives pour les Centrafricains. Aujourd'hui, quand on voit l'état dans lequel se trouve le pays, il n'y a pas de quoi se réjouir.
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