11 Juillet 2008

Cameroun: Enseignement Supérieur - Le Système LMD en question

billet

Les pesanteurs qui freinent l'entrée en vigueur de cette innovation dans nos universités sont nombreuses

Le Système LMD (Licence - Master - Doctorat) est un système d'évaluation des études supérieures organisé autour de trois diplômes : la Licence, le Master et le Doctorat. Le diplôme de Licence qui se prépare en six semestres (Bac+3), le Master (Bac+5) et le Doctorat (Bac+8) ont été introduit cette année académique 2007-2008 dans les institutions universitaires du Cameroun. Les diplômes d'origine française, Diplôme d'Etudes Universitaires Générales (DEUG), Maîtrise et Diplôme d'Etudes Approfondies (DEA) ont ainsi disparu du paysage. Cette évolution était prévisible puisque le système Licence- Maîtrise- Doctorat/PhD créé par Arrêté ministériel n°99/0055/ Minesup/Ddes du 16 novembre 1999 portant Dispositions Générales applicables à l'Organisation des Enseignements et des Evaluations dans les Universités d'Etat du Cameroun éliminait déjà le Doctorat du 3ème Cycle qui existait à l'Université de Yaoundé depuis sa création.

Origines du LMD

Dans le cadre de l'harmonisation de leur cursus d'enseignement supérieur, les européens ont mis en place le LMD vers la fin des années 90. Le but premier était d'accroître la mobilité des étudiants européens, la mobilité interdisciplinaire et une meilleure intégration entre formations professionnelles et générales. Ce système d'origine anglo-saxonne n'avait été adopté par toutes les universités et grands établissements français que dès la rentrée académique 2006-2007.

L'arrimage immédiat des universités d'Etat du Cameroun et des pays francophones au système LMD à la suite des institutions françaises, a suscité des critiques plus ou moins acerbes. Déjà, un article de M. Okala Ebodé paru dans Le Jour du 20 novembre 2007 relevait un certain nombre de points d'ombre et d'interrogations sur la non implication de toutes les parties prenantes dans le suivi et l'évaluation de ce nouveau système. Il est à noter que deux comités de suivi avaient été créés en France, en 2002, l'un pour les Licences et l'autre pour le Master sous la tutelle du Ministère français de l'Enseignement Supérieur et de la Recherche. Ces comités se réunissent jusqu'à présent tous les deux mois pour travailler sur l'harmonisation permanente des offres LMD. Est-ce le cas au Cameroun et dans les autres pays africains qui ont adopté le LMD?

Un nouveau système pertinent mais...

Le caractère universel de la science explique la pertinence d'une uniformisation de l'enseignement supérieur au niveau mondial, les échanges académiques internationaux étant des indicateurs primordiaux de la vitalité d'une institution universitaire. Il est d'ailleurs courant que les enseignants-chercheurs de nos universités séjournent dans les institutions étrangères et que nos universités accueillent des personnalités scientifiques de divers horizons.

Le principe de diplômes résultant d'un système d'évaluation commun à un maximum de pays est un avantage indéniable du LMD. Les recherches d'équivalence qui relèvent souvent du parcours d'un combattant téméraire seront ainsi évitées à beaucoup de nos compatriotes diplômés à l'étranger. Avoir à notre portée la quintessence des enseignements dispensés à travers la planète freinera à coup sûr la tendance systématique de nos jeunes compatriotes à s'exiler à la quête du savoir et réduira sans doute la fuite des cerveaux, corollaire à l'exil intellectuel et économique. Déjà les enseignements virtuels se multiplient en Afrique dans le domaine de l'informatique et progressent vers d'autres filières. Ceci devrait satisfaire aussi bien les européens soucieux de juguler le flot d'immigrants d'Afrique noire que les Africains qui souffrent cruellement du manque de ressources humaines pour un développement durable.

Par ailleurs, les exemples récents d'entreprises " Off-shore " proposant une délocalisation des prestations des pays occidentaux vers les pays en développement dans le domaine des NTIC démontrent que l'exploitation des outils modernes de communication qu'implique le LMD est l'une des voies les plus accessibles par lesquelles le salut des pays en développement viendra. Dans ce secteur, sud-africains et maghrébins emboîtent actuellement le pas des asiatiques dans une démarche qui matérialise la diminution du fossé numérique entre le Nord et le Sud. Au vu des performances académiques des camerounais dans les universités étrangères, il n'y a aucune inquiétude sur les capacités de réussite de l'off-shoring chez nous, si les forces étrangères se combinent au génie entrepreneurial local.

Le système LMD se présente donc dans ce contexte comme un cadre académique idoine, du simple fait qu'il uniformise les modes d'évaluations et les diplômes décernés entre le Nord et le Sud, permettant ainsi aux étudiants en provenance des pays moins nantis de s'intégrer dans les structures d'accueil dotées d'infrastructures et de compétences absentes chez nous. La question est de savoir si les moyens dont dispose l'étudiant d'un pays pauvre lui permettent d'assimiler les enseignements proposés ici.

La réussite du LMD est conditionnée par la maîtrise des NTIC

La faculté des sciences de l'Université de Douala a été l'une des premières à se lancer dans le nouveau système au niveau du Cameroun. Dès le début de l'année académique qui marquait une ère nouvelle pour nos universités, je me suis engagé à créer avec un collègue, un site web (www.ured-douala.com) mettant des cours magistraux, exercices et diverses informations à la disposition des étudiants. Ceux-ci ont continué à remplir les amphithéâtres malgré la mise en ligne du cours magistral qui n'est pas voué à disparaître de si tôt grâce à son caractère interactif. Les contraintes de déplacement n'ont pas pu entraîner une perte d'intérêt pour le cours magistral, ce qui était une de nos principales craintes à la création du site internet. Mais à la lumière des difficultés rencontrées par les étudiants pour accéder à Internet au quotidien, nous nous sommes vite rendu compte de la complexité que présente cette modernisation du système d'enseignement supérieur dans notre sous région.

Le problème premier est la capacité même des étudiants à utiliser l'outil informatique. Ils devraient tous, sans exception être à même de le faire. Des enquêtes devraient être menées pour estimer le taux d'étudiants capables d'utiliser correctement un ordinateur en vue de le relever au maximum, puisque le Travail Personnel de l'Etudiant (TPE) nécessite très souvent une recherche bibliographique minutieuse qui peut difficilement se passer d'Internet de nos jours.

Nous avons constaté que la photocopie des cours ou des devoirs à partir de la version téléchargée du site URED par un camarade est la pratique la plus courante chez nos étudiants, ce qui prouve que les vieilles habitudes ont la peau dure, chose bien curieuse pour notre génération " MP3 ".

Surfer reste difficile faute de moyens financiers

Hormis les étudiants peu engagés qui transitent par l'Université de Douala en attendant une hypothétique inscription dans une université étrangère ou ceux qui se contentent de valider les unités d'enseignements pour boucler l'année, la majorité des étudiants avides de connaissances a actuellement beaucoup de peine à joindre les deux bouts. Surfer n'est pas toujours facile parce que le prix de la connexion reste élevé malgré les tarifs qui baissent parfois jusqu'à 500 Fcfa pour 3 heures aux alentours des campus. Nombreux sont les étudiants dont les moyens restent limités pour se connecter de façon régulière. N'ayant pas de bourse, tout ce qui constitue pour eux une source de dépense en sus des frais d'inscription est difficile à obtenir des parents très souvent las de soutenir continuellement de "vieux enfants". Nous comprendrons donc que l'acquisition d'un livre ou d'une encyclopédie dans une spécialité quelconque soit pour nos pauvres étudiants une chimère digne des contes de fées.

L'équipement est insuffisant et désuet

A côté des problèmes financiers, la défaillance technique des cybercafés est déplorable. Ces entreprises possédant pour la plupart un parc d'une dizaine d'ordinateurs dans une promiscuité incompatible avec le travail, ne peuvent offrir des services qualitativement ou quantitativement à la hauteur de la demande. Il ne s'agit pas pour des universitaires de se connecter de façon brève pour expédier un message, " tchater ", ou regarder le score d'un match de football. Une connexion pour des recherches académiques devrait être permanente avec des ordinateurs sous onduleurs régulièrement alimentés en électricité et dotés d'antivirus fonctionnels. Ces conditions peuvent être réunies dans une véritable bibliothèque ou dans un campus doté d'une connexion efficace. Paradoxalement, les téléphones portables derniers cri sont utilisés par l'homme de la rue en Afrique mais une connexion Internet sans-fil ou un microscope de nouvelle génération sont parfois qualifiés de trop sophistiqués pour les universités ou les hôpitaux africains. La réforme universitaire a pour préalable la préparation des outils ainsi que la formation pour leur utilisation et leur maintenance. Les laboratoires scientifiques ont-il été préalablement doté de ressources humaines et matérielles appropriées pour assurer les enseignements destinés à répondre aux besoins de notre société ainsi que le préconise le système LMD?

La solution passe par le développement des centres multimédias et des laboratoires

Nos bibliothèques doivent impérieusement être rénovées en véritables centres multimédias dans des campus adaptés pour proposer une connexion permanente au World Wide Web (www). Pour cela, les mesures d'allègement des droits de douanes sur le matériel informatique prises par le gouvernement camerounais devraient être exploitées à outrance par les institutions d'enseignement supérieur. Les activités génératrices de revenus dans ces structures (photocopie, gravure, etc.) devraient être effectivement mises à profit, ainsi que les partenariats externes (sponsoring, joint-ventures, etc.). La disponibilité des médiathèques proposant des prestations à prix accessibles aux étudiants est une condition sine qua non pour la réalisation du LMD tributaire de la maîtrise de l'outil informatique. L'initiative des centres multimédias créés au sein de quelques établissements d'enseignement secondaire du Cameroun démontre la faisabilité d'un projet qui doit être étendu à chacun des départements de nos facultés et grandes écoles. Ceci permettra l'exploitation de multiples sources de données sous forme de moteurs de recherche, sites web, blog, mailing list etc.

Qui restent encore largement inexploitées par la communauté universitaire. Un exemple patent de sources insuffisamment exploitées est celui de trois journaux électroniques (e-journals) extrêmement utiles HINARI-http://www.who.int/hinari/en/ , Agora-http://www.aginternetwork.org/en et OARE-http://www.oaresciences.org/en, respectivement dans les domaines Santé, Agriculture et Environnement et récemment mis en ligne gratuitement par le système des Nations Unies.

La professionnalisation de l'enseignement supérieur est une tâche ardue qui nécessite l'implication de tous : des opérateurs économiques locaux aux multinationales.

Le LMD permettra un partage des connaissances universelles en temps réel en utilisant les moyens disponibles de façon efficiente. La formation harmonisée des jeunes africains passe par la maîtrise de l'outil informatique qui est indispensable et nécessaire à la communication. Les travaux pratiques au laboratoire et sur le terrain devront être modelés sur nos besoins et régulièrement mis à jour pour répondre aux normes internationales. Le nouveau système profitera alors aux apprenants, à leur pays d'origine et au monde entier.

* Biologiste, Chargé de Cours

A l'Université de Douala

BP 2326 Dla, Tel 77 65 41 89

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