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Ile Maurice: Le combat des pêcheurs pour garder la tête hors de l'eau
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L'Express (Port Louis)
18 Juillet 2008
Publié sur le web le 18 Juillet 2008
Valérie Olla
Port Louis
L'aquaculture, des années que les pêcheurs disent être contre. Maintenant que la «menace» se précise, ils craignent pour leurs activités. Eux qui ont déjà beaucoup de mal à ne pas sombrer.
Prendre la mer, réparer les casiers, «blag-blagué» A Baie-du-Tombeau, les journées d'Anoop Toolseeram, Dennemont Ramsky et Hervé Bégué se suivent et se ressemblent.
Comme le dit si bien la chanson, «tou (zot) fami peser». Ils sont «ne lor bor la cote». Ils ont «lipie marin». Et si «lor later (zot) fine essayer», c'est que pour vivre, ou du moins survivre, ils doivent impérativement «trace tracer». Car aujourd'hui, plus moyen de subvenir aux besoins de leur famille avec ce que leur rapporte leur activité de pêcheur. «La mer fini net. Pena narien pu nu», déplore Janeshwar Reetun.
Si à 58 ans, ce pêcheur en paraît bien dix de plus, c'est que la mer, ça use un homme. Tellement qu'il regrette que son fils de 32 ans, Nishal, se soit également engagé dans cette «galère». Tellement que lorsque l'on évoque la possibilité que ses petits-fils embrassent la profession de pêcheur, l'homme s'emporte. «Ã‡a jamais.» Ses camarades pêcheurs abondent en ce sens. Leurs enfants ne seront pas pêcheurs. Pour leur descendance, ils ne veulent pas de «cette vie-là».
«Manz la moitie vant»
Et pourtant, la mer, ils l'aiment. Ils ne pourraient vivre sans elle. C'est d'ailleurs pourquoi, chaque matin, dès 5 heures, ils sont sur la plage de Baie-du-Tombeau. Qu'ils sortent en mer ou pas. Et même les jours où ils restent à terre, ils passent la journée sur la plage. A «blague blaguer» tout en réparant leurs casiers. Car, disent-ils, «il est trop tard maintenant pour apprendre un autre métier». «J'ai 48 ans. Qui voudra m'embaucher ? s'interroge Anoop Toolseeram, mem manoeuvre mason mo pa pu kapav fer . Couraz la ne pli parey».
Alors, il continue à «rod ene lavi lor lamer» et dès qu'il en a l'occasion, il effectue quelques menus travaux. Et quand même ce travail d'appoint ne suffit pas, il «manz la moitie vent». Histoire de payer des leçons particulières à ses enfants. Que ceux-là réussissent là où lui a échoué : aller jusqu'au bout de leur scolarité. Qu'ils trouvent un «bon travail». La mobilité sociale, Anoop y croit. Ce n'est pas parce que ses enfants sont issus de la communauté des pêcheurs qu'ils ne peuvent pas demain être des professionnels. «Travaye dan ene biro ou bien nurse». Et pour cela, ils sont près à s'endetter. Cette ascension sociale, Dennemont Ramsky, pêcheur depuis plus de 20 ans, l'espère pour sa fille de 18 ans. Il ne désespère pas même si son aîné peine à trouver en emploi.
Nostalgie
Ces enfants pour qui leur père espère un meilleur avenir, ils essayent de passer un maximum de temps avec lui. Chez les Toolseeram, c'est d'ailleurs ensemble qu'ils font du «travail social» dans la localité. Des balades à la plage aussi pour les Ramsky. Un p'tit tour dans le lagon quand il fait beau pour les Bégué. «La plaz, la mer Sa mem tou loisir nu ena», soutient le Rodriguais Hervé Bégué. «Mes enfants me demandent de les emmener dans les centres commerciaux. Je ne peux le faire. Ils voudront manger au fast-food, je n'en ai pas les moyens». Alors, sous le regard de leur père, ils arpentent la plage de Baie-du-Tombeau. Son fils de 9 ans a beau insister pour l'accompagner en mer, Hervé lui répond toujours par la négative.«S'il abandonne sa scolarité maintenant, qu'est-ce qu'il va faire ? Quand j'avais son âge et que j'ai pris la mer avec mon père, c'était ma seule option. Lui, il a le choix. Il doit aller à l'école. Au moins jusqu'à 16 ans. Après nous verrons.»
Jusque-là, pas de discussions possible. Et puis, à se lever tous les matins avant l'aube, ces pêcheurs se couchent tous les soirs avec les poules. 19 heures même pour Hervé. Alors, durant le court laps de temps qu'ils passent avec leurs familles, ils mettent (du moins, il essayent) de côté leurs soucis du quotidien. D'oublier que «la mer est polluée». Qu'en conséquence, «les poissons sont de moins en moins nombreux». Qu'à la fin de chaque mois, peu importe combien de poissons ils auront pris dans leurs casiers, ils devront s'acquitter de leur mensualité auprès de la Banque de Développement. Alors, lorsqu'ils rentrent à la maison, ils quittent tous les problèmes sur le pas de la porte.
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Ils ne les oublient pas pour autant. Il suffit d'évoquer leur quotidien pour que resurgisse leur ressentiment. Et cette impression d'être abandonnés de tous suffit à ternir ce sentiment de fierté d'être leur propre patron. Les amène à penser qu'ils ont fait un mauvais choix au départ. «Si mo ti continye ale lekol, mo ti pu kapav fer ene lot travaye», souligne Hervé Bégué, une pointe de nostalgie dans la voix. Son métier, il dit l'aimer. Mais si on lui offrait un autre emploi, mieux rémunéré, il l'accepterait tout de suite. Par contre, si on ne lui offre pas davantage d'argent, la question ne se posera même pas. «Si mo bizin kit lamer, mo pu sagrin. Si pa donne mwa kas en plis, zame mo pa pu aler.» Car pour ces hommes, la pêche, c'est davantage qu'un métier. C'est une passion. Une passion qui nourrit son homme. Même s'ils ne mangent pas toujours à leur faim.
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