Le Messager (Douala)

Cameroun: « Fmi, Banque mondiale ces institutions sécrètent davantage de misère »

Alexandre T. Djimeli

19 Juillet 2008


interview

Vous venez de publier 8 livres à la fois aux éditions l'Harmattan. Un record dans le monde de l'édition francophone. Qu'est-ce qui a inspiré cette décision ; pourquoi avez-vous gardé vos oeuvres pour les publier d'un seul jet ?

Tout d'abord, je voudrais corriger votre information sur le nombre de livres. C'est en fait onze livres qui ont été soumis à l'éditeur en une seule fois, et c'est juste pour des raisons de calendrier que huit seulement ont été publiés au jour d'aujourd'hui. Les trois autres sont à l'imprimerie et c'est le ralentissement des activités dues aux vacances qui causent le retard. Je vous communique du reste la liste complète des livres : Le Crépuscule sombre de la fin d'un siècle tourmenté ; L'Orée d'un nouveau siècle ; Pensée unique et Diplomatie de guerre ; Ces dinosaures politiques qui bouchent l'horizon de l'Afrique ; Repenser la Diplomatie ; Réflexion sur l'Universalisme ; Droits de l'Homme et Droits des peuples dans les relations internationales ; L'inéluctable effondrement des dictatures ; Autopsie de la décrépitude de l'intelligentsia camerounaise ; Réflexion sur l'état du monde. Pour votre gouverne, je voudrais aussi signaler que quatre autres livres sont en cours de saisie et seront soumis à l'éditeur en octobre. Par ailleurs, je travaille déjà sur les livres à paraître en 2009.

Ces précisons faites, je voudrais ensuite vous signifier mon étonnement face à ceux qui trouvent que c'est un travail de fou, à la limite impossible. Personnellement je ressens cela comme une injustice au mieux, une ignorance au pire de ma personne et de ma capacité de travail que j'ai du reste assez étalée. Je vous signale que cela fait neuf ans que je tiens la chronique l'Eclairage dans ce journal sans jamais sauter. Allez chercher même aux Etats Unis et vous trouverez très peu d'exemple d'une telle fidélité dans la production et dans la substance. Je ne peux pas jouer à l'humilité maladroite pour plaire à quelques cancres. Il convient de signaler à ceux qui ne le savaient pas, que cette chronique est lue, attendue, et respectée dans les cercles diplomatiques et les centres de recherche à travers le monde. Ce sont des analyses à la fois académiques, professionnelles et spécialisées sur les grandes questions de notre temps. C'est l'occasion de rendre un vibrant hommage à Melvin Akam qui est le vrai père de cette chronique, car c'est lui qui l'institua et guida ses premiers pas.

L'autre révélation que je dois vous faire, c'est que la somme des textes de cette chronique constitue une banque de référence d'une richesse inestimable dans le domaine des relations internationales, du Droit international et des sciences politiques générales. Les textes publiés ici ont été repris dans de nombreuses publications et revues à travers le monde et même traduits en plusieurs langues. Par ailleurs, en dehors de ces chroniques, j'ai, dans le cadre de mes activités de juriste consulte, rédigé de nombreux avis consultatifs pour des organisations internationales, et développé des réflexions indépendantes sur plusieurs sujets diplomatiques préoccupants. Vous comprenez donc que mes archives sont pleines à craquer de manuscrits inédits.

En réalité je n'entendais pas commencer à publier maintenant. J'avais déjà instruis mes enfants en leur disant qu'ils le feront après ma mort. Il existe dans l'histoire de nombreux écrivains et scientifiques dont les oeuvres ont été rendus publics seulement après leur disparition. Je signale que j'ai gardé cette position malgré les offres de plusieurs éditeurs de renom. Le déclic est arrivé lorsque je me suis aperçu que certaines de mes oeuvres faisaient l'objet de centralisation et de rediffusion non autorisée, et par ailleurs que les livres seraient bientôt dépassés par les innovations technologiques. J'ai donc décidé de publier et de le faire avec rage, force, et condescendance, exactement comme quelqu'un de ma hauteur académique et intellectuelle. Je signale aussi que depuis deux ans, j'ai effectué plus de trente voyages à l'étranger. J'ai découvert que nous sommes loin, très loin dans la compétition pour la dissémination du savoir.

Tous ces livres, semble-t-il, ont une même trame idéologique. Pouvez-vous la décliner le plus simplement possible, en montrant notamment l'évolution de votre pensée d'un livre à l'autre ?

Evidemment, un livre, qu'il soit de type didactique spécialisé ou qu'il soit de type grand public voué à la vulgarisation et à la compréhension du commun des mortels, doit absolument porter les marques intellectuelles, politique et idéologiques de son auteur. Je dirai même que le livre correspond toujours à une photographie à peu près complète de la prédisposition de base de celui qui en élabore la substance. Ecoutez, de par ma formation et mes positions, vous pouvez situez l'orientation et la spécificité de mes oeuvres. Je suis internationaliste, africain, engagé, libre comme le vent et versé dans les actions de promotion de la justice sociale et des droits humains. Les livres sont donc principalement orientés vers des thèmes de relations internationales, de droit international, et de science politique. En plus, ils sont, comme l'a fait remarquer l'éditeur, d'un engagement au couteau et d'une honnêteté argumentaire totale. J'écris pour dénoncer, analyser, proposer, venger, crier, interpeller, rassembler, mais aussi pour choisir, indiquer, distinguer, et trier selon les camps, les positions, et les convictions. Mon plus grand plaisir c'est de dire vraiment ce que je pense, même si je dois être tué pour cela. Après tout, Sankara attend Compaoré au ciel et je peux aller le rejoindre là bas et nous attendrons ensemble les traîtres et les salauds de la planète.

Dans ces ouvrages, vous abordez aussi avec insistance les questions de développement, vues sous l'angle de l'impact des organisations internationales sur le processus de progrès des peuples, surtout du tiers-monde. Quelle appréciation générale faites-vous de l'interaction entre les institutions internationales et les politiques de développement des pays comme le Cameroun ?

Pratiquement tous mes ouvrages concernent la problématique du développement perçue à la fois comme fondement de ma révolte et comme finalité de ma quête permanente de justice. Je signale que de façon permanente, je manie aussi bien les concepts économiques que les théories pures de science politique, d'histoire, et du droit général. Je ne vois pas d'ailleurs comment il peut en être autrement. J'ai une formation d'internationaliste complet, avec une vue polyvalente sur toutes ces questions. Vous pouvez vérifier dans la liste de mes travaux universitaires qu'il y a presque autant d'économie que de droit. Mais parlant des livres actuels, lorsque vous lirez le huitième livre qui s'intitule Avancez, ne nous attendez pas, vous serez renversé par l'acharnement sur les chiffres étalés pour exprimer notre arriération et notre mal développement chronique.

Le 30 juin 2008, le Programme triennal conclu entre le Cameroun et les institutions de Bretton Woods en 2005 devait en principe arriver à expiration. Tel qu'il est souvent présenté, on a l'impression qu'il s'agit d'une nébuleuse à laquelle le bas peuple n'y saisit grand-chose. Comment comprendre terre à terre ce programme, qu'est-ce qui l'a motivé, et quels sont, selon vous, les résultats obtenus ?

Je vais sans doute vous surprendre en vous révélant quelque chose de bien grave qui ridiculise toutes ces missions des institutions de Bretton Woods. Lorsque j'étais Directeur de la coopération, j'ai découvert un jour que l'un des experts qui était venu de Washington pour une mission au Cameroun, avait déjà son rapport de mission dans ses dossiers. C'est plus tard lorsque nous avons reçu le rapport, que j'ai vraiment réalisé qu'il s'agissait en fait d'un document que j'avais lu par mégarde dans ses affaires. Franchement, je ne conseille à personne d'y attacher la moindre importance. C'est toujours la même machine qui met en oeuvre un stratagème routinier pour embrigader, contrôler, et gouverner par procuration certains Etats. Imaginez-vous un seul instant les experts du Fmi et de la Banque Mondiale en Algérie ou en Iran ? Les termes de référence des missions sont ce qu'ils veulent, tout comme le sont les résultats. Que n'a-t-on pas entendu avec l'atteinte du point d'achèvement de l'initiative Ppte ? Il faut oublier toutes ces bêtises et se référer à ce que disait déjà feu Tchuindjan Puemi, à savoir que ces institutions sécrètent davantage de misère qu'elles n'aident véritablement nos pays. Cela dit, lorsque des gouvernements s'engagent dans ce jeu, ils doivent assumer la logique de la perdition de leur dignité et de leur indépendance au grand dam des populations

Au regard des engagements pris par le gouvernement camerounais dans le mémorandum de politique économique et financière adressé au directeur général du Fmi, quel jugement faites vous de l'exécution de ce (dernier ?) programme triennal ? Autrement dit, quel en est l'impact sur le quotidien des Camerounais ?

Vous évoquez à juste titre les engagements pris par le gouvernement comme je l'évoquais tantôt, mais que valent les engagements pris par un partenaire dont la légitimité démocratique n'est pas établie et surtout prête à critique ? La constance dans le droit des contrats c'est que les engagements peuvent être déclarés nuls et de nul effet s'il est démontré qu'une des parties n'avait pas réellement et effectivement qualité pour stipuler. C'est le problème de la validité des accords et traités internationaux conclus dans le contexte des souverainetés imparfaites qui a dominé pendant longtemps la réflexion en droit international dans les années 1970. Les partenaires internationaux, qu'ils soient multilatéraux ou bilatéraux ne peuvent pas à la fois déclarer que nos régimes sont anti démocratiques et conclure avec ceux-ci des accords engageant leurs peuples. Il y a là un paradoxe qui mérite d'être souligné et mis en exergue. Combien d'engagements a-t-on déjà pris au nom du peuple camerounais avec ces institutions et quelles en ont été les retombées. Nous sommes plus pauvres et les gens plus fragiles qu'il y a vingt ans. Il vaut mieux les oublier.

Selon certains observateurs, ce programme avait été conclu alors qu'il y avait déjà des indicateurs économiques positifs suffisants pour que le Cameroun s'affranchisse de la tutelle du Fmi. Comment appréciez-vous cette observation ? A qui profite finalement l'exécution de ce programme ?

Les indicateurs auxquelles vous faites allusion ont toujours existé. L'évaluation des capacités d'un pays et des ses aptitudes à négocier son destin de façon indépendante ou soutenue dans le cadre de partenariats internationaux, se fonde d'abord sur son potentiel naturel, incluant à l'occasion la qualité de ses ressources humaines. Je soutiens qu'en dépit d'un saut dans la promotion des cancres à des hautes fonctions de décision, le Cameroun demeure une exception enviable sur tous les plans. Je ne cesse de le dire et de le redire à notre diaspora chaque fois que je me rends à l'étranger. Nous pouvons nous passer de toutes ces institutions et nous porter encore mieux et devenir effectivement prospère. L'on a dit du Congo démocratique que ce pays par ses richesses est un véritable scandale naturel. Le Cameroun est triplement un scandale naturel, donc mieux que la Rdc. Je peux le soutenir tranquillement et le démontrer sous toutes les facettes. Ne trouvez vous pas bizarre que nous n'ayons pas une monnaie ? L'argument de la sécurité des parités et par conséquent de la stabilité par l'ancrage au Franc français puis maintenant à l'Euro, est une pure hérésie. Sans monnaie, oublions tout le reste et acceptons la condition d'esclaves éternellement infantilisés et dominés. Ce que je dis n'entache pas du tout nos orientations diplomatiques, et notre culture éventuelle de la coopération internationale sélective. Je constate simplement que sans mécanisme financier et monétaire autonome, nous n'existons pas et n'avons aucune identité réelle dans la configuration géopolitique et géostratégique planétaire.

Il y a encore quelques engagements pris par le gouvernement qui restent en suspens. L'on n'a pas toujours bouclé les privatisations de la Camair, Camtel, Cdc, pour ne citer que ces entreprises-là ; les insuffisances observées dans le fonctionnement de certaines structures chargées de la sécurisation des fonds publics (Cour des comptes, Anif ). Comment comprendre que ces engagements non tenus n'aient pas eu d'incidences significatives sur les rapports entre le Fmi et le Cameroun à l'échéance du 30 juin 2008 ?

Je vous conseille de vous référer à la réflexion que j'ai faite sur l'incompétence des économistes du Fmi et de la Banque Mondiale en me fondant sur les Fonds souverains, pour avoir une réponse automatique mieux élaborée sur cette question. Les bases conceptuelles à partir desquelles l'on a échafaudé tous les plans d'ajustement structurels se sont avérées fausses, inappropriées, ou volontairement tronquées. Je ne peux pas retenir la thèse du complot. C'est plutôt de l'incompétence. Les privatisations sont un gâchis indescriptible. L'on ne peut pas confondre des maux conjoncturels avec des tares structurels au point de décréter l'ébranlement de tout un système d'opérationnalité public. Ce que vous appelez insuffisances dans le fonctionnement de certaines structures correspond au contraire au niveau de fiabilité et de rendement attendus selon le type de système en cours et selon le type de régime qui en constitue la matrice. Vous estimez que des engagements ont été tenus. Vous êtes libres de l'affirmer, mais j'ai peur que vous vous laissiez aussi embrigader par les fanfaronnades de ces incompétents et de leurs relais médiatiques.

C'est depuis 1987 que le Fmi et la Banque mondiale interviennent au Cameroun pour redresser son économie, le rendre capable de supporter sa dette, et par-là même, lui donner un souffle nouveau pour son développement. 20 ans après, quel bilan faite-vous de l'intervention des institutions de Bretton Woods au Cameroun ? Qu'est-ce qui a marché, qu'est-ce qui n'a pas marché, et pourquoi ?

Heureusement que vous avez anticipez sur ma réponse en reconnaissant qu'il ne s'est agit que d'aider quelqu'un à payer ses dettes. Mais alors payer les dettes à qui, sinon à ces mêmes personnes qui viennent aider le Cameroun ? Comme je l'ai affirmé tantôt, nous aurions été mieux sans ces institutions, rien qu'en travaillant sur les causes structurelles d'une part et sur les causes conjoncturelles d'autre part. Tout le reste n'aura été que leurre et ruse pour occuper les esprits et justifier les missions des uns, puis la longévité politique des autres. En fait rien ne pouvait marcher, parce que l'objectif n'était pas de faire marcher quoi que ce soit. Voyons, qu'a-t-on changé ? Sans doute le nombre de Ministres et de milliards engloutis dans de la gabegie. Certes, les citoyens sont devenus un peu plus sensibilisés et plus revendicatifs, pressés par la misère et déçus de ne pas pouvoir s'exprimer librement sur les grands choix du destin de leur pays. Les experts du Fmi et de la Banque Mondiale peuvent-ils être heureux de savoir qu'entre 1987 et 2008, il n'y pas eu d'élections libres au Cameroun et que les lendemains ne promettent toujours pas de transition ou d'alternative transparente et lisible ?

Après le scandale électoral de 1992, de nombreux camerounais ont fait le deuil de la démocratie et compris qu'il ne fallait rien attendre. Le pillage s'est dont installé pendant que les jeunes quittaient le pays par milliers pour des aventures désespérées. Dans le même temps les cadres de haut niveau qui vivaient à l'étranger et qui envisageaient de rentrer au pays, ont abandonné leurs plans. Après le scandale constitutionnel de 2008 avec la révision que vous connaissez, ce sont maintenant des pères de famille et des mères de famille qui quittent le pays en masse, par toutes les voies et par tous les moyens. Pendant ce temps, les membres de la diaspora ont pour beaucoup opté pour des nationalités étrangères par dépit. Je sui dépassé et je n'arrive plus à les convaincre de revenir, à leur dire que le pays n'appartient pas au Président ni à un clan, ni à un parti. Ne me parlez plus de ces histoires de Fmi et de la Banque Mondiale.

Avec la fin de ces programmes, on peut considérer qu'une nouvelle ère s'ouvre dans les relations entre le Cameroun et les institutions financières internationales. Certains observateurs affirment que le Cameroun pourra redevenir maître de sa politique économique. Quelle signification peut-on donner à cette observation, dans un monde désormais globalisé ?

Premièrement, je ne partage pas l'avis de ceux qui soutiennent que le Cameroun redeviendra maître de sa politique économique à la fin de ce programme. La dépendance ou la non dépendance d'un pays, voire sa soumission à des puissances extérieures bilatérales ou multilatérales, est éminemment politique. Le Cameroun dans sa configuration systémique actuelle ne peut jamais sortir de la soumission à des puissances extérieures et par conséquent à la dépendance. N'oubliez pas qu'il existe une relation dialectique intime entre les élites irresponsables et anti patriotiques locales avec les forces impérialistes extérieures. Lorsque l'on évoque par exemple la francafrique, l'on fait en réalité allusion à un serpent de mer formé de réseaux de trafiquants établis des côtés de la méditerranée. L'indépendance est un choix structurel et ce choix résulte de la nature du régime politique et du type de système de gestion et de gouvernance qu'il sécrète. S'agissant du monde globalisé dont vous faites état, j'aime mieux vous inviter à une forte relativisation. Le monde demeure malgré les autoroutes de l'information et malgré l'explosion des échanges mondiaux, une juxtaposition de complexités étatiques moulée dans des alliances sélectives. Le Cameroun n'existe plus nulle part en tant que puissance ou en tant que pôle géopolitique d'importance dans les stratégies diplomatiques planétaires. Vous voyez bien que l'Afrique Centrale n'a pas été représentée au récent sommet du G8 à Tokyo. C'est la conséquence de notre parfaite et incontestable déchéance. Il est impensable que le principal pays qui aurait dû et pu servir de porte parole naturel d'une sous région aussi vitale, soit aujourd'hui complètement effacé. Il faut vraiment méditer sur ce constat.

L'Union Européenne est actuellement en négociation avec les pays Acp dont le Cameroun, pour l'instauration d'un libre-échange commercial entre les deux parties. Croyez-vous, comme beaucoup d'observateurs et économistes africains, que l'inégalité des conditions d'échanges mettrait l'Afrique en situation de soumission à l'hégémonie industrielle et agricole de l'Europe, ou bien êtes-vous, comme les Américains, convaincu que le développement de l'Afrique passe essentiellement par le commerce où le continent noir n'a rien d'autre à vendre que les matières premières dont elle ne fixe pas les prix ?

Vous donnez vous-même la réponse à votre question. Les propositions de nouveau partenariat de l'Union Européenne constituent un scandale inacceptable. C'est une tentative de codification et de sacralisation d'une relation histérico ancestrale de dépendance, d'asservissement et de viol des souverainetés formelles. Dans l'un des livres que je publie en octobre, j'ai repris une étude que j'avais faite à propos de la deuxième Convention de Lomé et que j'avais qualifiée alors de continuité d'une intelligente tromperie collective. Imaginez vous que j'ai retrouvé cette étude récemment dans les archives de l'institut des études et des évaluations stratégiques de Stockholm en Suède. Le Messager avait publié cette étude en 1985.

Il importe de situer les relations entre l'Europe et l'Afrique dans la projection analytique des rapports des forces dans une coopération dont les parties affichent des potentiels industriels et stratégiques inégaux. Le résultat en bout de course ne peut être que déplorable et ruineuse pour la partie la plus faible, donc jamais mutuellement bénéfique. De plus, c'est la conscience des disparités entre les économies des pays fortement industrialisés encore désignés sous l'appellation de pays avancés d'une part et les pays en voie de développement catalogués insuffisamment industrialisés d'autre part, qui a donné naissance à au concept d'économie du développement lancé dans les années 1960 et 1970. A ce propos, les économistes à l'instar de Samir Amin avaient clairement démontré les mécanismes mais aussi les ravages de l'échange inégal entre les pays du centre et ceux de la périphérie dans un rapport marchand d'exploitation.

D'ailleurs lorsque le Gatt (l'accord sur les tarifs douaniers et le commerce ou general agreement for tarification and trade,) ancêtre de l'Omc né de l'application de la partie 4 de l'accord de la havane qui était censée gouverner la coopération commerciale mondiale fut instituée, l'une de ses principales préoccupations fut justement de concevoir un système de préférence généralisée encore appelé préférence discriminatoire pour tenir compte des rapports des forces inégaux entre les pays. La Cnuced, conférence des nations unies pour le commerce et le développement fut créée justement pour servir d'outil institutionnel pour contrebalancer l'esprit mercantile qui voulait mettre tous les pays sur le même pied d'égalité. Aujourd'hui, malgré l'existence de l'Omc, les tendances protectionnistes sont toujours vives et il ne saurait être question de nous demander de livrer nos économies à une concurrence sauvage. C'est tout simplement suicidaire, illogique et inconcevable. Comment voulez vous que le cultivateur ou l'artisan africain qui travaille avec des outils rudimentaires et sur des quantités de subsistance entre en compétition avec les exploitants ultra modernes et ultra sophistiqués des Etats Unis qui nourrissent leurs bêtes avec des surplus de production, quand ils ne les détruisent pas systématiquement ?

Le mythe du commerce comme facteur incontournable de développement et d'ouverture tient bien sa réputation. Toutefois, d'énormes conditionnalités peuvent s'avérer indispensables à l'affirmation et à la valorisation du postulat. Il n'en reste pas moins vrai qu'en prenant l'exemple d'un pays comme le Cameroun, les entraves au développement du pays se vérifient d'abord dans les imperfections des mécanismes de nos échanges internationaux. Par ailleurs, dire que nous n'avons rien à vendre en dehors de nos matières premières est totalement faux. Il y'a un manque de volonté politique lié à la nature des régimes politiques irresponsables qui infestent le continent. J'ai certes commis un véritable chef d'oeuvre d'afro pessimisme avec mon livre avancez, ne nous attendez pas, mais il ne s'agit en réalité que d'un appel au sursaut. Si vous lisez bien le discours de Sarkozy à Dakar, il ne disait pas autre chose, et c'est à ce niveau que nous devons avoir honte. Que ce soit un Président français qui viennent bousculer les esprits des jeunes africains pour leur dire qu'ils doivent se réveiller et se prendre en charge, est plus que embarrassant. Tous les autres commentaires que l'on peut faire ne changeront rien à la réalité des observations.

Cela dit, il ne sert à rien de s'installer dans son fauteuil pour raconter que le premier homme est africain, qu'un africain travaille chez Microsoft, qu'un autre travaille à la Nasa pour le lancement des navettes, qu'un autre a fait ci et ça. C'est le parfait discours du paresseux improductif, conservateur et non créatif qui vit de son passé et justifie sa défaite au présent. Nous avons besoin de révolutions radicales dans les mentalités, dans nos formes de pensée, et dans tous nos rapports aux choses. A terme, c'est tout un système de valeurs qu'il faut renverser, abandonner et réinventer. Comment voulez vous avancer dans des sociétés où les morts sont plus respectés et plus soignés que les vivants. Il faut en finir avec ces cultes de morts dégradants et abasourdissants.

Si l'on considère qu'avec la fin du programme triennal, le Cameroun redevient maître de sa politique économique, quels sont à votre avis les principaux piliers sur lesquels le gouvernement devrait adosser une véritable stratégie de croissance économique forte et durable ?

En dehors de toute considération de programme ou de planification, retenez simplement que le Cameroun demeure un pays vierge qui n'a été que très peu sondé, exploré et exploité. Ce qui est mis en exergue c'est ce qui est le plus facile, voler le bois en détruisant les forêts, piller les caisses publiques, ruiner les maigres efforts des productions artisanales. Il faut changer complètement le Cameroun pour envisager une véritable stratégie de développement et de naissance. Certains parlent de renouveau, comme si quelque chose avait été fait avant, comme si nous avons commencé à exister. Nous ne sommes même pas encore nés, en termes de conception et d'élaboration des instruments et des stratégies de développement.

Be the first to Write a Comment!

Plus de titres sur allAfrica.com

Copyright © 2008 Le Messager. Droits de reproduction et de diffusion réservés. Distribué par AllAfrica Global Media (allAfrica.com). Pour tout commentaire ou demande d'autorisation de reproduction ou de diffusion, contactez directement le propriétaire des droits en cliquant ici.

AllAfrica collecte et indexe du contenu provenant de plus de 125 organes de presse d'Afrique ainsi que de plus de 200 autres sources d'informations et de nouvelles. Les pourvoyeurs d'informations de AllAfrica gardent l'entière responsabilité éditoriale de leur production. Les articles et documents identifiant AllAfrica comme source sont produits ou commandés par AllAfrica.

AllAfrica - All the Time

SELECT
SELECT

Le top des actualités: Cameroun

Rubriques