Alexandre T. Djimeli
19 Juillet 2008
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Avec la fin de ces programmes, on peut considérer qu'une nouvelle ère s'ouvre dans les relations entre le Cameroun et les institutions financières internationales. Certains observateurs affirment que le Cameroun pourra redevenir maître de sa politique économique. Quelle signification peut-on donner à cette observation, dans un monde désormais globalisé ?
Premièrement, je ne partage pas l'avis de ceux qui soutiennent que le Cameroun redeviendra maître de sa politique économique à la fin de ce programme. La dépendance ou la non dépendance d'un pays, voire sa soumission à des puissances extérieures bilatérales ou multilatérales, est éminemment politique. Le Cameroun dans sa configuration systémique actuelle ne peut jamais sortir de la soumission à des puissances extérieures et par conséquent à la dépendance. N'oubliez pas qu'il existe une relation dialectique intime entre les élites irresponsables et anti patriotiques locales avec les forces impérialistes extérieures. Lorsque l'on évoque par exemple la francafrique, l'on fait en réalité allusion à un serpent de mer formé de réseaux de trafiquants établis des côtés de la méditerranée. L'indépendance est un choix structurel et ce choix résulte de la nature du régime politique et du type de système de gestion et de gouvernance qu'il sécrète. S'agissant du monde globalisé dont vous faites état, j'aime mieux vous inviter à une forte relativisation. Le monde demeure malgré les autoroutes de l'information et malgré l'explosion des échanges mondiaux, une juxtaposition de complexités étatiques moulée dans des alliances sélectives. Le Cameroun n'existe plus nulle part en tant que puissance ou en tant que pôle géopolitique d'importance dans les stratégies diplomatiques planétaires. Vous voyez bien que l'Afrique Centrale n'a pas été représentée au récent sommet du G8 à Tokyo. C'est la conséquence de notre parfaite et incontestable déchéance. Il est impensable que le principal pays qui aurait dû et pu servir de porte parole naturel d'une sous région aussi vitale, soit aujourd'hui complètement effacé. Il faut vraiment méditer sur ce constat.
L'Union Européenne est actuellement en négociation avec les pays Acp dont le Cameroun, pour l'instauration d'un libre-échange commercial entre les deux parties. Croyez-vous, comme beaucoup d'observateurs et économistes africains, que l'inégalité des conditions d'échanges mettrait l'Afrique en situation de soumission à l'hégémonie industrielle et agricole de l'Europe, ou bien êtes-vous, comme les Américains, convaincu que le développement de l'Afrique passe essentiellement par le commerce où le continent noir n'a rien d'autre à vendre que les matières premières dont elle ne fixe pas les prix ?
Vous donnez vous-même la réponse à votre question. Les propositions de nouveau partenariat de l'Union Européenne constituent un scandale inacceptable. C'est une tentative de codification et de sacralisation d'une relation histérico ancestrale de dépendance, d'asservissement et de viol des souverainetés formelles. Dans l'un des livres que je publie en octobre, j'ai repris une étude que j'avais faite à propos de la deuxième Convention de Lomé et que j'avais qualifiée alors de continuité d'une intelligente tromperie collective. Imaginez vous que j'ai retrouvé cette étude récemment dans les archives de l'institut des études et des évaluations stratégiques de Stockholm en Suède. Le Messager avait publié cette étude en 1985.
Il importe de situer les relations entre l'Europe et l'Afrique dans la projection analytique des rapports des forces dans une coopération dont les parties affichent des potentiels industriels et stratégiques inégaux. Le résultat en bout de course ne peut être que déplorable et ruineuse pour la partie la plus faible, donc jamais mutuellement bénéfique. De plus, c'est la conscience des disparités entre les économies des pays fortement industrialisés encore désignés sous l'appellation de pays avancés d'une part et les pays en voie de développement catalogués insuffisamment industrialisés d'autre part, qui a donné naissance à au concept d'économie du développement lancé dans les années 1960 et 1970. A ce propos, les économistes à l'instar de Samir Amin avaient clairement démontré les mécanismes mais aussi les ravages de l'échange inégal entre les pays du centre et ceux de la périphérie dans un rapport marchand d'exploitation.
D'ailleurs lorsque le Gatt (l'accord sur les tarifs douaniers et le commerce ou general agreement for tarification and trade,) ancêtre de l'Omc né de l'application de la partie 4 de l'accord de la havane qui était censée gouverner la coopération commerciale mondiale fut instituée, l'une de ses principales préoccupations fut justement de concevoir un système de préférence généralisée encore appelé préférence discriminatoire pour tenir compte des rapports des forces inégaux entre les pays. La Cnuced, conférence des nations unies pour le commerce et le développement fut créée justement pour servir d'outil institutionnel pour contrebalancer l'esprit mercantile qui voulait mettre tous les pays sur le même pied d'égalité. Aujourd'hui, malgré l'existence de l'Omc, les tendances protectionnistes sont toujours vives et il ne saurait être question de nous demander de livrer nos économies à une concurrence sauvage. C'est tout simplement suicidaire, illogique et inconcevable. Comment voulez vous que le cultivateur ou l'artisan africain qui travaille avec des outils rudimentaires et sur des quantités de subsistance entre en compétition avec les exploitants ultra modernes et ultra sophistiqués des Etats Unis qui nourrissent leurs bêtes avec des surplus de production, quand ils ne les détruisent pas systématiquement ?
Le mythe du commerce comme facteur incontournable de développement et d'ouverture tient bien sa réputation. Toutefois, d'énormes conditionnalités peuvent s'avérer indispensables à l'affirmation et à la valorisation du postulat. Il n'en reste pas moins vrai qu'en prenant l'exemple d'un pays comme le Cameroun, les entraves au développement du pays se vérifient d'abord dans les imperfections des mécanismes de nos échanges internationaux. Par ailleurs, dire que nous n'avons rien à vendre en dehors de nos matières premières est totalement faux. Il y'a un manque de volonté politique lié à la nature des régimes politiques irresponsables qui infestent le continent. J'ai certes commis un véritable chef d'oeuvre d'afro pessimisme avec mon livre avancez, ne nous attendez pas, mais il ne s'agit en réalité que d'un appel au sursaut. Si vous lisez bien le discours de Sarkozy à Dakar, il ne disait pas autre chose, et c'est à ce niveau que nous devons avoir honte. Que ce soit un Président français qui viennent bousculer les esprits des jeunes africains pour leur dire qu'ils doivent se réveiller et se prendre en charge, est plus que embarrassant. Tous les autres commentaires que l'on peut faire ne changeront rien à la réalité des observations.
Cela dit, il ne sert à rien de s'installer dans son fauteuil pour raconter que le premier homme est africain, qu'un africain travaille chez Microsoft, qu'un autre travaille à la Nasa pour le lancement des navettes, qu'un autre a fait ci et ça. C'est le parfait discours du paresseux improductif, conservateur et non créatif qui vit de son passé et justifie sa défaite au présent. Nous avons besoin de révolutions radicales dans les mentalités, dans nos formes de pensée, et dans tous nos rapports aux choses. A terme, c'est tout un système de valeurs qu'il faut renverser, abandonner et réinventer. Comment voulez vous avancer dans des sociétés où les morts sont plus respectés et plus soignés que les vivants. Il faut en finir avec ces cultes de morts dégradants et abasourdissants.
Si l'on considère qu'avec la fin du programme triennal, le Cameroun redevient maître de sa politique économique, quels sont à votre avis les principaux piliers sur lesquels le gouvernement devrait adosser une véritable stratégie de croissance économique forte et durable ?
En dehors de toute considération de programme ou de planification, retenez simplement que le Cameroun demeure un pays vierge qui n'a été que très peu sondé, exploré et exploité. Ce qui est mis en exergue c'est ce qui est le plus facile, voler le bois en détruisant les forêts, piller les caisses publiques, ruiner les maigres efforts des productions artisanales. Il faut changer complètement le Cameroun pour envisager une véritable stratégie de développement et de naissance. Certains parlent de renouveau, comme si quelque chose avait été fait avant, comme si nous avons commencé à exister. Nous ne sommes même pas encore nés, en termes de conception et d'élaboration des instruments et des stratégies de développement.
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