La Tribune (Algiers)

Afrique du Nord: En attendant d'entrer dans le vif des projets - L'UPM - les «pour» et les «contre»

Louisa Aït Hamadouche

22 Juillet 2008


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Les pessimistes parlent des obstacles concrets, dont le budget et le déséquilibre économique structurel. «La gêne constatée des diplomates français quand il s'agit de parler de gros sous est sans doute la preuve la plus édifiante de l'immatérialité du projet.» Approximations, incohérences, tout reste à faire pour mettre en route cette Union pour la Méditerranée, relève Marina Mielczarek. Pour le moment, tout est flou, on sait seulement que chaque programme scientifique ou culturel aura son budget indépendant. Certains évoquent la restructuration des mécanismes de l'ancien processus de Barcelone (plus de dix milliards d'euros), d'autres promettent de nombreux fonds privés dont la liste n'est pas encore consultable. D'autres encore parlent de l'intervention de la Banque européenne de développement, de la Banque mondiale, et même de la Ligue des pays arabes. Les déséquilibres sont importants et, plus grave, ils s'accentuent. La dégradation de la situation sociale au Maghreb est d'autant plus grave que les performances macro-économiques ne se traduisent pas par une amélioration du développement humain. Le taux de chômage en Algérie et en Tunisie était à deux chiffres en 2007, respectivement de 13,8 et 14,5% avec des pics dans la catégorie des jeunes ; le chômage des jeunes diplômés dépasse 20%. Seul le Maroc affichait un taux de 9,8% en 2006. Ces chiffres ne tiennent pas compte des salariés précarisés : vacataires, saisonniers, emplois aidés, etc. Quand le diplôme est dévalorisé, ne garantissant plus l'accès à l'emploi qualifié, à la reconnaissance et à la promotion sociales, les canaux prolifèrent. Clientélisme, affairisme, corruption deviennent la règle. Le PNUD relève que, si les dépenses publiques dans l'éducation sont relativement comparables (autour de 7% du PIB), les taux d'analphabétisme des plus de quinze ans restent élevés (25,7% en Tunisie, 31,1% en Algérie), et dramatique au Maroc, 47,7%. Dans ce dernier, 14,3% de la population vit en dessous du seuil de pauvreté (2 dollars par jour par habitant), dont près de 70% vivent dans le milieu rural, contre 6,6% en Tunisie. L'Algérie, de loin le pays le plus riche, accuse paradoxalement 15,1% de pauvres.

Les optimistes rétorquent par d'autres arguments. Ils évoquent le fait que la région Moyen-Orient et Afrique du Nord (MENA) connaît une forte croissance économique, accompagnée d'une hausse de la création d'emplois et d'un recul du chômage (rapport de la Banque mondiale, avril 2007). Pour la quatrième année consécutive, la région MENA a enregistré une croissance économique soutenue, combinée à de fortes recettes pétrolières, une vitalité grandissante du secteur privé et la hausse des investissements. Elle a, également, enregistré en 2006 l'un de ses plus forts taux de croissance depuis les années 70, tandis que le PIB réel augmentait de 6,3% en 2006, contre 4,6% entre 2000 et 2004. Un rapport moins récent de la Banque mondiale et de la SFI (Société financière internationale) sur la pratique des affaires en 2005 relève que, dans la région MENA, le Maroc affiche de bonnes performances en termes de création d'entreprises. Le royaume détient surtout le record de célérité des procédures : 11 jours. Il est suivi de la Tunisie (14 jours) et de l'Algérie (26 jours). Quant aux coûts les moins élevés pour la création d'entreprises, la Tunisie est la plus compétitive, talonnée du Maroc, laissant loin derrière l'Algérie. En revanche, les politiques de l'emploi («uhiring and firing», soit débauche-embauche) ont été analysées à travers les paramètres suivants : Sécurité sociale, politique et rigidité de l'emploi, santé, conventions collectives, législation... Il en ressort que le royaume alaouite est le pays le plus rigide en matière d'employabilité. L'échelle de rigidité d'emploi varie de 0 à 100 ; le Maroc est à 70. La plus mauvaise performance, mais très loin derrière la Tunisie et l'Algérie.

Les pessimistes auront-ils le dernier mot, avec l'exemple de l'Alena ? En 1994, le Mexique est quasiment autosuffisant en denrées alimentaires de base, notamment le maïs, plat national. Depuis, le Mexique a triplé ses importations de céréales et importe environ 40% de son alimentation. Les terres sont en jachère et 8 millions de fermiers mexicains en faillite sont placés clandestinement aux Etats-Unis. Chaque heure, le Mexique importe 1,5 million de dollars de nourriture et, chaque heure, 30 paysans mexicains s'exilent aux Etats-Unis. Sur le simple cas du maïs, les agriculteurs mexicains perçoivent en moyenne 700 dollars de subvention annuelle, leurs homologues américains, 21 000 dollars.

Récupération politique ou dérive stratégique ?

Sur le plan politique, beaucoup de doutes subsistent quant aux réelles motivations de cette initiative. D'abord, s'agit-il d'un projet français, européen ou méditerranéen ? Depuis la fin de la guerre froide, la France connaît un net recul en termes d'influence politique en Afrique. Sur le continent européen, l'Allemagne et les Etats-Unis ont tôt fait de combler le vide laissé par l'effondrement du bloc de l'Est. Au Moyen-Orient, il n'y a quasiment pas de place pour une puissance autre qu'américaine. La Méditerranée est donc l'espace dans lequel la France pense pouvoir se déployer en mettant en avant ses atouts économiques, son appartenance à cet espace, et sa volonté de le promouvoir. Mais ce qui est bon pour la France, est-il bon pour le reste de la Méditerranée ? Il est évidemment impossible de le savoir aujourd'hui. Cela dit, quelques indices pourraient s'avérer intéressants. Ainsi le sommet a-t-il été révélateur d'au moins un élément : la centralité du rôle politique de la France. Ou du moins, du rôle que la France ambitionne de jouer. Ce sentiment est lié à un élément en particulier, à savoir la propulsion du dossier israélo-palestinien et israélo-arabe sur le devant d'une scène où il ne devait pas figurer. Les médias sont allés jusqu'à comparer la poignée de main entre Olmert et Abbas à celle de Arafat et Rabin... Comment une telle comparaison a-t-elle pu être envisagée, ne serait-ce une seule seconde !? Ni le contexte historique, ni la dimension politique, ni les conséquences locales et régionales ne sont comparables à celles d'Oslo, même si les tensions actuelles sont bien réelles. Il s'agit donc d'une évidente volonté d'exagérer l'événement au profit des dirigeants français. C'est le premier point, mais pas le plus important. Le second point parait plus important, car il pourrait avoir de très graves conséquences. Le fait que le dossier proche oriental ait été introduit d'une façon aussi dominante ne peut être découplé des tensions actuelles concentrées autour de l'Iran. Plusieurs éléments laissent penser qu'il pourrait exister un lien direct entre les deux éléments.

Commençons par l'assistance mise sur la rencontre Abbas-Olmert et le prétendu accord imminent entre les deux parties. Même si personne n'est dupe, l'annonce a fait son effet. Passons à un deuxième élément clé, la Syrie. Accueilli avec tous les égards d'un responsable politique clé, Bachar El Assad a non seulement fait son grand retour sur la scène internationale, mais, par ricochet, a pris ses distances par rapport à l'Iran. La France a d'ailleurs largement abondé dans ce sens avec, notamment, le retour de l'affaire Drakkar. L'attentat perpétré au Liban en 1983 contre 58 soldats français avaient été imputé à la Syrie. Mais voilà qu'une source proche de l'Elysée s'évertue à laver Damas de tout soupçon, en accusant l'Iran et le Hezbollah.

Le troisième est lisible dans la déclaration finale où quatre des six principaux points peuvent, d'une façon ou d'une autre, être rattachés à l'Iran. Quand on sait les positions de la France par rapport à Israël et à l'Iran, il est difficile de ne pas établir de liens.

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