L'Express (Port Louis)

Ile Maurice: L'aquaculture en eaux troubles

Raj Jugernauth

24 Juillet 2008


Port Louis — C'est un sujet très controversé à travers le monde en raison de certaines catastrophes écologiques. Les autorités mauriciennes affirment que ce ne sera pas le cas chez nous. Seul l'avenir nous le dira.

La ferme marine de Mahébourg affirme qu'elle n'utilise ni antibiotique ni produits chimiques dans ses cages à poissons.

Dans cinq ans, plus de 50 % des poissons consommés dans le monde proviendront des fermes aquacoles. Ces produits sont déjà dans des hôtels et supermarchés de Maurice avec les ombrines de la ferme marine de Mahébourg.

L'aquaculture est embryonnaire ici mais pourrait vite se développer car des investisseurs étrangers ont déjà sollicité le Board of Investment (BOI) dans ce créneau. Des investissements de plusieurs milliards que le pays ne veut pas rater. C'est ainsi que le Finance Bill a récemment amendé le Fisheries and Marine Resources Act 2007 pour permettre l'installation des fermes aquacoles.

Ces fermes font toutefois planer le spectre des catastrophes écologiques qui se sont avérées dans des pays où l'aquaculture a été faite de façon intensive. Cette menace serait incompatible avec le nouveau branding touristique de Maurice sur le concept de Maurice île durable.

De fait, les fermes aquacoles ont été décriées en raison de catastrophes écologiques résultant de maladies développées par la forte concentration de poissons dans les cages et l'utilisation d'antibiotiques.

Entre 85 et 90 % des antibiotiques mêlés à la nourriture sont excrétés sans être absorbés. Ils tombent sur les fonds marins et sont peut-être redistribués par les courants. Très peu de recherches ont été faites sur l'impact des antibiotiques et des pesticides sur les espèces non-ciblées, estiment les experts.

Jean Yvon Thépaut, conseiller du ministère de la Pêche, concède que les saumons élevés en cages en Norvège notamment, sont bourrés d'antibiotiques. Or, le danger des antibiotiques utilisés par les fermes aquacoles se trouve dans des bactéries résistantes qu'on pourrait retrouver dans nos assiettes.

Les fermes aquacoles présentent aussi un autre effet pervers. Dans la nature, quand les poissons sont malades, ils sont vite éliminés. En captivité, grâce aux médicaments, ils demeurent en vie. Mais leurs cages deviennent des foyers d'infection qui répandent, à cause des courants marins, virus et bactéries aux poissons sauvages.

Rien de tout cela n'arrivera à Maurice, affirme Jean Yvon Thépaut. Ce que confirme d'ailleurs, Benjamin Graham de la ferme marine de Mahébourg. (Voir hors texte).

Incompatible avec la notion d'île durable ?

Mais ces assurances ne calment pas les écologistes du pays. On ne sait pas ce qui peut se passer à l'avenir. Car il n'y a pas que ces dangers. L'introduction d'autres espèces de poisson dans nos eaux, comme l'ombrine, peut donner lieu à d'autres catastrophes dans nos lagons qui recèlent une biodiversité unique au monde.

Les protestations portent également sur le fait que la mer est un domaine public et ne peut être louée comme du state land à des promoteurs, d'autant que l'aquaculture est considérée comme une activité incompatible avec la notion de Maurice île durable. (Voir l'interview ci-contre).

Malgré ces protestations et le spectre de catastrophes écologiques, le gouvernement mauricien a signifié son intention d'aller de l'avant avec des fermes aquacoles en apportant des amendements nécessaires à la loi. La raison principale est qu'il estime que l'aquaculture représente l'avenir et sera un business qui rapportera des milliards. Une sécurité pour les Mauriciens devant la crise alimentaire mondiale et la disparition annoncée des bancs de poissons.

Il est évident que les protestations des écologistes ne feront pas fléchir l'Etat qui estime pouvoir contrôler les fermes aquacoles à travers une législation stricte pour éviter toute catastrophe. Seul l'avenir dira si le gouvernement avait raison.

Pas d'antibiotiques à la ferme marine de Mahébourg

La ferme marine de Mahébourg qui occupe 100 000 mètres carrés avec 18 cages produit 20 tonnes d'ombrines par mois. Or, Benjamin Graham, responsable de l'exportation de cette ferme, affirme qu'aucun antibiotique ou produit chimique n'y est utilisé. «Nous exportons vers l'Australie, les États-Unis, le Moyen-Orient et nous venons d'obtenir les permis vétérinaires pour exporter vers l'Union européenne (UE).

Nous cherchons des permis et une certification bio, car nous n'utilisons aucun produit chimique dans notre production de poissons.» La ferme qui vend la moitié de sa production sur le marché local supermarchés et hôtels à Rs 150 le kilo d'ombrine étendra sa production si des commandes arrivent de l'UE.

Mais elle ne prendra pas davantage d'espace. «Nous n'avons que 18 cages et notre espace nous permet d'aller jusqu'à 48 cages.» La ferme a expédié des échantillons de ses produits vers des pays européens et attend les réponses d'acheteurs potentiels.

Maurice île durable et fermes aquacoles

«Ce que disent en ce moment certaines personnes, dont Monsieur Kauppaymuthoo sur les fermes aquacoles est loin de la réalité. Le gouvernement mauricien prépare en ce moment des réglementations, des paramètres et des garde-fous très stricts pour que le développement aquacole cadre avec le projet du Premier ministre et de Joell de Rosnay d'une île Maurice durable». Jean Yvon Thépaut, conseiller du ministère de la Pêche est sûr de son fait.

Conseiller auprès de plusieurs gouvernements africains en matière de pêche, il s'occupe en ce moment du «Seafood hub», principalement des normes sanitaires imposées par l'Union européenne pour les poissons exportés de Maurice.

Il ne passe pas par quatre chemins pour affirmer que chaque erreur commise dans le domaine de l'aquaculture est à 90 % irrémédiable. Raison pour laquelle des réglementations strictes sont en ce moment préparées pour être imposées aux fermes aquacoles qui s'implanteront à Maurice.

Questions à Vassen Kauppaymuthoo Océanographe

Pourquoi menez-vous campagne contre la création de fermes aquacoles dans et hors de nos lagons ?

Il y a trois raisons avancées par des écologistes, des biologistes et des océanographes dans le monde. La première est écologique et environnementale, la deuxième économique, et la troisième sociale.

La raison écologique que vous évoquez est-elle identique à celle invoquée dans d'autres pays ?

Oui et non. Maurice a des spécificités. Nous avons une biodiversité unique au monde. Nous avons des espèces de poissons, de coraux, d'algues et autres organismes uniques, tels le poisson clown mauricien et le corail Lobphylia Robusta. Il faut les protéger. L'arrivée des fermes aquacoles risque de faire disparaître ces espèces.

Comment une ferme aquacole peut-elle engendrer de telles catastrophes ?

On a déjà connu une telle catastrophe. Quelqu'un a estimé qu'il nous fallait un camaron plus résistant et on a importé le camaron Chirac d'Australie. Dans nos rivières, il a quasiment détruit les camarons indigènes.

Avec les fermes aquacoles, d'autres espèces seront introduites. Autant de menaces pour l'écosystème. On ne pourra pas les empêcher de s'échapper des cages et de coloniser nos mers. Certaines sont génétiquement modifiées pour résister aux maladies. Par ailleurs, en élevant des poissons dans des cages, la concentration engendre des maladies. Les fermes aquacoles utilisent donc des produits chimiques.

La farine de poisson utilisée est bourrée d'antibiotiques et finit par contaminer le lagon. Les maladies des poissons des cages peuvent se transmettre aux poissons du lagon. Ces élevages attirent des prédateurs. On a déjà ce problème à Mahébourg. Les autorités parlent de «sécurité alimentaire».

C'est un faux problème. Valeur du jour, il faut six kg de poisson sauvage pour engraisser un kg de poisson d'élevage. Tous les arguments techniques montrent que l'aquaculture n'est pas faisable.

Vous parlez aussi de raison environnementale ?

Maurice possède 321 km de côte et 225 km carrés de lagon. Or, nos lagons sont des baignoires qui se remplissent et se vident au gré des marées. Toute la pollution générée par les fermes aquacoles finira par s'y concentrer et abîmera notre écosystème.

Et quid de la raison économique ?

Notre objectif est d'attirer plus de deux millions de touristes. Nous cherchons un branding de qualité pour la destination Maurice avec l'argument «Maurice, île durable». Tout cela ne colle pas avec le développement des fermes aquacoles. L'aquaculture nous rapportera environ Rs 20 millions. Mettrons-nous en danger un tourisme qui rapporte des milliards pour Rs 20 millions ? Les touristes ne viennent pas à Maurice pour manger du poisson d'élevage.

Vous évoquez également une raison sociale?

Nous revenons au problème de domaine public qui a alimenté l'actualité avec le jugement de la Cour suprême sur l'îlot Gabriel. La mer, l'océan et le lagon ne sont pas des state lands, ils sont du domaine public.

On ne peut en empêcher l'accès et l'utilisation à quiconque. Or, l'Etat est en train de privatiser le lagon. Vous n'aurez plus accès aux régions où seront installées des fermes. Vous ne pourrez plus y nager ou pêcher. La section 8D du Finance Bill dit que des parties du lagon seront louées à bail à des concessionnaires pour une période de 20 ans, renouvelable ensuite. Elles seront sous leur contrôle et leur gestion.

Jean Yvon Thépaut, conseiller au ministère de la Pêche, dit que vous vous trompez, mais il est disposé à vous rencontrer. Accepterez-vous une telle rencontre ?

Nous avons toujours été ouverts au dialogue. J'ai adressé une lettre au ministère de l'Agro-industrie le 26 février et une à celui de la Justice le 7 mai.

Je sollicitais des rencontres pour aborder le problème des fermes aquacoles. On ne m'a jamais répondu.

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