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Sénégal: Abdoulaye Elimane Kane, professeur de philosophie " Les partis sont tous prisonniers de leur collusion avec le pouvoir religieux "
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Wal Fadjri (Dakar)
INTERVIEW
25 Juillet 2008
Publié sur le web le 25 Juillet 2008
Joseph Diédhiou Aguibou Kane
Ce qui était déjà connu comme une réalité au Sénégal, depuis l'indépendance, a pris, aujourd'hui, des proportions qui ne rassurent point. En effet, les relations entre le temporel et le spirituel sont arrivées à une telle connexion que le professeur de philosophie, Abdoulaye Elimane Kane se demande si l'Etat n'est pas en train de céder une partie de son pouvoir à ce qui est convenu d'appeler la toute puissance religieuse au Sénégal, menaçant par là même les fondements de la laïcité. Dans l'entretien qu'il nous a accordé, le Pr Kane revient, également, sur les rapports tendus entre la presse et le pouvoir, de même que sur la fuite des cerveaux.
L'actualité a été marquée, le week-end dernier, par la visite du khalife général des mourides au président de la République. En tant qu'intellectuel et philosophe, que vous inspirent les rapports entre le temporel et le spirituel dans le contexte sénégalais ?
Dans le contexte sénégalais, c'est l'ambiguïté des relations entre l'espace politique et religieux. Et même une ambivalence parce que nous avons un pouvoir politique et nous avions jusque-là des institutions religieuses qui ont un rôle social. Et ces dernières, au fil du temps, sont devenues, elles aussi, des pouvoirs.
C'est cette collusion qui constitue toute la difficulté des Sénégalais. Des institutions qui avaient un rôle moral, de régulation sociale, ont acquis, aujourd'hui, un réel pouvoir. Ce pouvoir est économique, politique, social, à telle enseigne que les formations politiques, celles de l'opposition comme celles du pouvoir, à l'époque où le régime socialiste était au pouvoir comme maintenant, toutes ces formations politiques ont des rapports ambigus et ambivalents.
En d'autres termes, la difficulté, c'est comment circonscrire un espace public autonome neutre, qui serait un espace de débats, d'égalité devant la loi et, par conséquent, de construction de la cité. Dans cet espace, tous les éléments ont leur place, y compris ceux de religions. Pour dire que celui qui a envie de croire, il croit, celui qui a envie d'avoir un marabout, il a un marabout, etc. Mais l'espace politique est un espace institutionnel, c'est celui de la République où il y a l'égalité.
C'est la délimitation de cet espace public qui est difficile partout dans le monde, mais qui a été résolue en grande partie dans les démocraties occidentales par la séparation de l'Etat et de l'Eglise et une forme de laïcité qui n'est pas acceptée dans nos sociétés, surtout du côté des musulmans où la laïcité n'a pas de sens. Et cela interfère avec l'espace public dont j'ai parlé tout à l'heure.
Cette ambiguïté, c'est qu'aujourd'hui, aucun parti politique, aucun leader politique n'est insensible à ce que représente le pouvoir religieux parce que ce sont des partis, ils ont besoin de se massifier, ils vont aux élections, etc., ils sont, sur ce plan-là, tous prisonniers de cette collusion.
Voulez-vous dire que la laïcité est menacée au Sénégal ?
Le Sénégal n'avancera réellement que si la liberté du culte n'interférera pas de manière aussi grave que ce que l'on constate aujourd'hui avec ce que j'appelle l'espace public.
Parce qu'il y aura à dissocier les deux. Je crois même qu'il y a le risque qu'on arrive un jour à ce que le pouvoir religieux devenant considérable, on puisse balayer les politiques en leur disant : 'Vous avez tous échoué, vous êtes tous des gens limités, on va donner à l'espace religieux le pouvoir'. Parce que l'espace religieux est censé être blanc comme neige, irréprochable sur le plan éthique, etc., et surtout, il parle de Dieu, il parle de la religion.
N'est-ce pas là un paradoxe ?
En fait, nous sommes à un tournant où il s'agit de savoir si nous saurons bien le négocier, faire en sorte que la conception que j'ai de la laïcité soit acceptée - encore une fois, ce n'est pas une conception athée, une conception où l'on dirait qu'il faut éliminer le religieux. Je crois même, au contraire, que le religieux a sa place.
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Que le spirituel, comme l'avait annoncé André Malraux, a une certaine importance parce qu'il permet à certains individus de trouver des réponses qu'on ne trouve pas dans l'économique, dans le politique, dans le social. La conception positive que j'ai de la laïcité, c'est une place absolument positive reconnue au culte, à la religion et à ce qui arrive à ces institutions, mais également la reconnaissance d'un espace public, neutre, démocratique, républicain où l'on fait marcher les lois de la République et les institutions.
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