Ibrahima Bodji
29 Juillet 2008
Trop loin de l'Afrique l'Ouest, le Sud de notre continent constitue cependant la partie la plus dynamique au plan économique grâce à l'Afrique du Sud. Au cours d'un séjour qui nous a conduit au Mozambique et à Johannesburg, malgré des facteurs adverses appelés à être surmontés, le constat qu'une partie de l'avenir de l'Afrique se joue là-bas s'impose.
L'avion de la LAM, la compagnie aérienne nationale du Mozambique venait d'atterrir sur le tarmac de l'aéroport de Maputo en ce jeudi 1er mai 2008 en provenance de Johannesburg. Une fine pluie froide tombait, nous obligeant à courir nous abriter. Des douaniers, avec des casquettes à liseré rouge qui semblaient un peu grandes pour leur tête, assuraient le contrôle des bagages sans trop se presser.
Le Mozambique, n'ayant d'ambassade à Dakar, il a fallu, moyennant 20 dollars, obtenir un visa avant de sortir de l'aéroport. Une fois dehors, deux gaillards, le chauffeur et son apprenti, nous installèrent dans un bus, direction l'hôtel. Dans la nuit australe, l'odeur de la terre mouillée et les flaques d'eau dans les rues nous renseignent que nous étions loin de notre Sahel natal.
Sur les enseignes écrites en langue portugaise, nous devinions en faisant le rapprochement avec le français, le type d'activité des établissements qui longeaient la rue : restaurants, vendeur de véhicules, pharmacies... Au bout de trente minutes, nous voici à l'hôtel Pestana Rovuma, un complexe quatre étoiles qui fait bonne figure à Maputo.
A la réception, une superbe métisse, comme on en voit souvent dans les pays lusophones, le visage éclairé par un sourire professionnel. Notre rencontre avec Maputo ne commencera que le lendemain, alors que la ville était nimbée d'un soleil doré. Si la veille, notre première impression en venant de l'aéroport alors que nous roulions sur une rue un peu cahoteuse, a pu être fausse, on est agréablement surpris de découvrir une ville très belle, malgré les 16 ans de guerre civile qui ont déchiré le pays entre 1976 et 1992.
L'architecture coloniale est bien visible sur plusieurs bâtiments. La capitale mozambicaine captive le visiteur par la douceur de vivre qu'elle dégage avec ses grands parcs, ses avenues ombragées et fleuries, les terrasses des restaurants où se bousculent une nombreuse clientèle, sans oublier le superbe front de mer où l'on peut déguster du bon poisson. Même si beaucoup d'immeubles ont besoin d'un bon coup de peinture, Maputo garde une allure moderne.
La nature révolutionnaire du premier régime post-indépendance du pays, celui de Samora Machel tué dans un accident d'avion en 1986, se reflète dans les noms donnés aux rues et avenues : Ahmed Sékou Touré, MaoTséToung, Che Guéwara... Ville aux charmes éclatants Quand on est habitué à la belle cohue de Dakar, on est frappé en arpentant les rues de la « cité des acacias » par l'absence de foules, l'ordre et une discipline qui feraient pâlir d'envie plus d'un éducateur civique sénégalais.
Les quelques vendeurs ambulants que l'on trouve devant certains hôtels ou endroits de la ville, ne sont pas accrocheurs ni gouailleurs. Les centres commerciaux et les boutiques sont nombreux et il n'y a pas d'installations sauvages de commerces. Le seul bémol c'est le niveau élevé des prix. La nuit, Maputo déploie des charmes très appréciés par les touristes et étrangers de passage.
Les belles de nuit pullulent dans les boîtes et sont très sensibles au froissement des billets de métical, la monnaie locale. Toutefois, il convient d'être prudent car le taux de prévalence au Vih est de 16,7% dans le pays (comparé au 0,7% du Sénégal) pour une population estimée à 19 millions d'habitants. Si certains ne jurent que par Ouaga pour ses poulets braisés, un tour à Maputo leur ferait découvrir que sur les bords de l'Océan Indien, on sait également apprêter les gallinacés. Installés dans la restauration, les Chinois fidèles à leur réputation, cassent les prix.
Pour l'équivalent de 1.500 ou 2.000 francs Cfa on peut manger divers steaks et soupes. Depuis que le pays a retrouvé la paix, il attire de plus en plus d'investisseurs étrangers. En 2000, Mozal, une gigantesque fonderie d'aluminium a été inaugurée. Elle a généré 15.000 emplois et depuis 2003, sa production atteint 500.000 tonnes par an.
Toutefois, l'activité économique est principalement portée par le secteur de la construction, les transports et l'agriculture (sucre, coprah, thé, coton, noix de cajou), agriculture qui à elle seule représente plus de 25% de la richesse produite au Mozambique.
A la fin des années 90, le pays avait fait appel à des agriculteurs Blancs d'Afrique du Sud et du Zimbabwe pour relancer les exportations agricoles ou redévelopper les cultures de tabac, maïs, soja, tournesol et de piment. Mais en 2005, plusieurs de ces exploitations agricoles louées aux Blancs (pour une période pouvant aller de 50 à 100 ans) firent faillite.
Le Mozambique est un pays qui manque encore de cadres de haut niveau. La formation a subi les contrecoups de la guerre civile et l'éducation de base a été beaucoup perturbée. Toutefois, selon Noel Chikuekue d'Unicef-Mozambique, à partir de 1992, la situation s'est améliorée et aujourd'hui, il y a 4 millions d'élèves dans l'enseignement primaire soit un Taux brut de scolarisation (Tbs) de 97%. Mais le système se heurte à un manque de matériel scolaire, à des problèmes d'accès, d'équité et de qualité, car seuls 21% du budget sont affectés à l'Education, alors que la recommandation au niveau international fixe ce taux à 25%.
L'autre grave fléau qui menace le secteur est le Sida qui provoque une très grande mortalité dans le corps enseignant. A cause de cette hécatombe, le Mozambique n'atteindra pas en 2015 l'objectif de scolarisation universelle, regrette M. Chikuekue. A côté de ce pays portant encore les stigmates de la guerre, l'Afrique du Sud voisine fait figure d'eldorado. D'ailleurs, ils sont plusieurs milliers de Mozambicains à y résider.
On dit souvent que la vitrine d'un pays est son aéroport et à cette aune celui de Johannesburg montre bien les ambitions du géant de l'Afrique qui depuis la fin de l'Apartheid en 1994 connaît une croissance économique soutenue qui le place parmi les tout premiers pays émergents. Quand on parcourt la métropole économique du pays de Madiba (surnom de Nelson Mandela), on ne peut manquer de ressentir une certaine fierté en tant qu'Africain, en découvrant une ville moderne de style nord-américain : gratte-ciel, avenues larges, propres et fleuries, enseignes de restauration rapide parmi les plus connues...
Pour mieux vivre au rythme de Jo'burg sans trop débourser, on peut choisir de vivre dans les lodges, ces guest houses implantés dans les quartiers, mais avec un niveau de service assez élevé. Le nôtre se situait dans le quartier Melville, une zone qui du temps de l'Apartheid était exclusivement réservée aux Blancs. D'ailleurs, avec ses villas vastes et cossues aux clôtures surmontées de barbelés électrifiés avec l'avertissement « danger electric fence » (danger choc électrique), ses vigiles surarmés tenant des bergers allemands en laisse, on imagine aisément comment était l'atmosphère du temps de la ségrégation raciale.
Johannesburg comme beaucoup de grandes villes du monde connaît le phénomène de la délinquance urbaine. D'ailleurs, le soir même de notre arrivée, l'encadrement nous recommanda de ne pas s'aventurer, surtout le soir, dans certains quartiers, mais que dans le nôtre qui était hautement sécurisé, il n'y avait rien à craindre. Dans les rues de Johannesburg, ce qui frappe pour peu qu'on soit un peu observateur, c'est que beaucoup de Sud-africains noirs ne semblent pas habiter la ville.
Si nos guides ont été d'une grande ouverture d'esprit, en discutant et riant à gorge déployée, en nous accompagnant au restaurant ou pour faire un peu de shopping, par contre on sent chez beaucoup de Sud-africains noirs, une indifférence voire un rien d'hostilité sourde à l'égard des autres Africains. Deux prix Nobel sur une même rue Cette impression se renforce davantage quand on visite Soweto, le grand township situé à quelques kilomètres de Johannesburg.
Si l'on y voit des maisons qui ne dépareraient pas les beaux quartiers, il faut dire que la majorité des habitations est constituée de bric et de broc. Ici la pauvreté est très visible. Des enfants comme on en voit dans les pays pauvres occupent la rue. L'eau courant n'étant sans doute pas généralisée, des femmes font le linge autour de bornes fontaines.
Non loin d'elles, des hommes dépenaillés au port de tête un peu agressif. C'est pourquoi les dernières violences xénophobes qui ont éclaté dans le pays au mois de mai dernier ne surprennent pas tellement avec le chômage et la pauvreté qui sévissent dans les townships. Selon Nelson Mandela, qui s'exprimait récemment lors de ses 90 ans, les pauvres constituent encore 43% des 48 millions d'habitants que compte l'Afrique du Sud. Il n'est pas rare de voir un Sdf complètement dans les vignes du Seigneur dormant à poings fermés.
Du temps du régime de l'Apartheid nous apprend-on, une bouteille de bière était moins chère qu'un stylo à bille. Le but de la manoeuvre était d'abrutir les Noirs à tel point qu'ils ne puissent penser à leur avenir. Toutefois, depuis l'arrivée au pouvoir de l'Anc en 1994, beaucoup d'actions ont été menées pour réduire la pauvreté dans les townships.
Par exemple à Soweto, on trouve partout des routes bitumées, la grande majorité des maisons sont électrifiées dont certaines disposent d'un réel confort et un grand supermarché y a été construit. Et dans certaines parties, les Blancs commencent même à s'y installer. De grands noms de la résistance anti-Apartheid ont vécu où vivent encore à Soweto. Winnie Mandela, l'ancienne épouse de Nelson habite dans une belle villa fleurie qui a été construite grâce à la générosité de Kadhafi et de Clint Eastwood, entre autre.
n peu plus loin sur les hauteurs, se trouve la maison de Desmond Tutu, qui partage la même rue avec le domicile familial de Nelson Mandela. Deux prix Nobel de la paix dans une même rue ! Cela ne court pas les rues. La demeure familiale du premier président noir sud-africain est un véritable lieu de pèlerinage. Elle ressemble à toutes les autres maisons que l'on voit à Soweto, mais elle est en dur avec une courette où Mandela enfant a dû faire ses premiers pas. Fermée depuis le 1er avril pour réfection, elle sera rouverte en octobre au public.
Soweto est également un lieu de souvenirs et celui qui a le plus marqué les esprits concerne les émeutes de 1976 à Sharpeville où de jeunes écoliers noirs, dont le plus célèbre Hector Petersen, ont été tués par la Police raciste. Un monument à été érigé à leur mémoire et constitue aujourd'hui un passage obligé pour celui qui visite Soweto. Un autre lieu qui fait remonter des souvenirs douloureux à la mémoire, c'est le musée de l'Apartheid.
Pour nous faire revivre la situation qui prévalait à l'époque des « pass », une sorte de permis de circuler destinée aux Noirs, à l'entrée nous sommes scindés en deux groupes : un avec des billets d'entrée pour Noirs et l'autre avec un sésame pour Blancs. A l'intérieur, on peut remonter le temps grâce à des photos bien légendées et des images diffusées sur des téléviseurs et vivre en accéléré toute l'horreur de l'Apartheid depuis John Werwoert en 1948 et même au-delà.
La vie des figures de proue noires ou blanches de la lutte anti-Apartheid y est également retracée avec minutie. Avec une place particulière pour Steve Biko, le résistant noir assassiné en 1977 en prison et bien sûr Nelson Mandela, le plus illustre d'entre eux. De grands leaders du continent comme Senghor, Nkrumah, Lumumba... dont l'action a visé à rendre aux Noirs leur dignité violée y ont aussi droit de cité. Aujourd'hui l'Afrique du Sud tente de dépasser ce passé douloureux dont les séquelles orientent encore bien des comportements.
Grâce à la vision du plus célèbre des Sud-Africains, Nelson Mandela, le pays n'a pas sombré dans la guerre civile et est devenue une démocratie. La presse y est très dynamique à l'instar du célèbre hebdomadaire « The Mail & Guardian » que nous avons visité. Selon sa rédactrice en chef, c'est un journal d'investigation avec 50.000 exemplaires vendus chaque semaine.
Quelque 60 à 70 personnes travaillent à la rédaction dont une partie est affectée exclusivement au journal en ligne qui est différent du support papier. La publicité couvre 85% des coûts du « Mail & Guardian » qui tire également à 95.000 exemplaires un supplément Education appelé « Teacher ».
Comme partout ailleurs en Afrique, le pays de Mandela en dehors de sa composante chinoise traditionnelle, accueille les fils de l'Empire du Milieu qui déferlent depuis quelques années sur le continent. Dans la banlieue de Johannesburg, on voit beaucoup de sociétés implantées par les Chinois. Le pays est le plus industrialisé d'Afrique.
Il possède de nombreuses mines et une industrie manufacturière développée et diversifiée offrant des produits qui vont de l'avion à réaction au dentifrice. Sans oublier le tourisme, une autre mamelle de l'économie. L'Afrique du Sud est dotée en infrastructures et son réseau routier est dense et de bonne qualité.
Cela a certainement pesé dans le choix de ce pays pour abriter en 2010, la première Coupe du monde de football organisée sur le continent. Le challenge est redoutable, mais tout à fait à portée de la Nation Arc-en-ciel.
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