Tahar Cheriaa
29 Juillet 2008
Ami intime et compagnon de route de Youssef Chahine dans la trajectoire difficile du cinéma arabe, Tahar Cheriaâ, fondateur des JCC, Journées cinématograhiques de Carthage, a écrit il y a 23 ans un article en hommage au regretté, le qualifiant de «l'auteur du premier film arabe autobiographique». C'était précisément en 1985 dans «CinémAction». Un numéro totalement consacré à «Youssef Chahine l'Alexandrin.»
En voici l'intégralité.
J'ai d'abord connu Youssef Chahine en tant que critique et en tant que cinéphile en Tunisie. Ciel d'enfer, en 1953, était déjà un film provoqué par les évènements politiques de l'Egypte : la réforme agraire de Nasser qui avait entraîné la révolte des hommes d'un grand pacha. Mais l'engagement de Chahine en restait encore au niveau de la sensibilité. Pendant longtemps, son engagement politique est resté d'ailleurs entre guillemets. C'est avec la Terre, peut-être, qu'il a été davantage vécu par rapport au peuple égyptien, plus que par rapport à une classe ou à sa familiarité quotidienne. Chahine est en un sens un petit bourgeois cosmopolite. La Terre n'est pas le film d'un cinéaste politiquement engagé mais un film qui témoigne d'un grand lyrisme et de l'dentification sentimentale à une classe avec laquelle il se solidarise impulsivement et émotionnellement. Dans Le Choix, on retrouve la même sensibilité mais à travers une polarisation autour de quelques questions centrales dans un milieu d'intellectuels (malgré le double très schématique de l'homme du peuple).
Dans Le moineau, le personnage de Bahiyya a été constitué d'un bloc de glaise du Nil. On y trouve un engagement beaucoup plus humain (par le sang, les nerfs, les penchants, l'affectivité, beaucoup plus que par la raison raisonnante). On peut dire qu'à partir du Choix, le cinéma de Chahine se rapproche de celui de Godard. Le moineau traduit une maturation de ce qu'il a éprouvé lui-même.
Le tout prend une autre allure à partir du Retour de l'enfant prodigue, puis dans Alexandrie pourquoi ? et dans la mémoire où, pour la première fois, apparaît vraiment le citadin, l'Alexandrin, l'intellectuel, le méditerranéen qui parle de ce dont il voulait sans doute parler depuis longtemps : de tout ce qui compose l'Egypte. Il en parle à la première personne, en mettant en scène ses journaux intimes, ses expériences, ce qui a tissé sa vie. On y trouve toute l'Egypte politique, intellectuelle, culturelle et idéologique (mais sans dogmatisme et sans qu'il y ait monopole des valeurs musulmanes, chrétiennes ou juives). Dans l'histoire, Youssef Chahine restera celui qui a tourné le premier film autobiographique arabe. Donnée qu'en fait on rencontrait déjà mais dissimulée derrière une intrigue, dans Gare centrale.
Sur le plan technique, on sent chez lui une volonté exacerbée de professionnalisme, une volonté aussi de se faire lire par les Occidentaux. En ce sens, il est un peu comme le tournesol qui se meut dans la direction du soleil.
Le cinéma de Youssef Chahine constitue une oeuvre généreusement ouverte qui permet aux occidentaux de comprendre le monde arabe. S'ils ne font pas cet effort grâce au cinéma de Chahine, alors ils ne le feront jamais.
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