Alexandre Papa Faye
1 Août 2008
opinion
Belgique — En écrivant cet article en guise de contribution au débat provoqué par la requête du Procureur Luis Moreno- Ocampo de la Cour Pénale Internationale (CPI) à la Chambre préliminaire de ladite Cour où il demande à celle-ci de délivrer un mandat d'arrêt international contre le Président soudanais Omar el-Béchir, une bien malheureuse conviction m'anime : le Président el-Béchir ne sera jamais arrêté et traduit en justice par la CPI, du moins tant qu'il sera encore au pouvoir au Tchad.
Je voudrais revenir ici sur les raisons qui nourrissent et entretiennent cette conviction : 1- d'abord, parce que le Président soudanais, comme tout chef d'état, Premier Ministre, ou Ministre des Affaires Etrangères en exercice bénéficie, selon un principe de droit international, d'une immunité qui empêche qu'ils soient poursuivis ou arrêtés pendant qu'ils sont aux affaires. 2- Ensuite, parce que le Président soudanais a le soutien de la plupart des chefs d'état africains, qui n'exécuteront donc jamais un mandat d'arrêt international contre lui, parce que comme lui, au cours de leurs parcours politiques, ils se sont rendus coupables de certains "crimes" et pourraient être confrontés à leur tour, un jour à la justice internationale.
Mais ils savent très bien que tant qu'ils sont au pouvoir, ils échapperont à cette justice. Ceci explique d'ailleurs en partie pourquoi ils sont prêts à tout pour y passer toute leur vie non pas parce qu'ils ont un quelconque espoir ni la capacité de créer une certaine impulsion vers le progrès et sortir leur pays de la situation souvent désastreuse dans laquelle il est, mais parce que c'est le meilleur moyen pour eux d'échapper à la justice des hommes. Le décompte est sinistre et révélateur. Sur plus de la cinquantaine de pays que compte le continent africain, on peut compter du doigt ceux dont les présidents ont été élus démocratiquement. Et la réponse de Robert Mugabe lors du 11e sommet de l'Union Africaine qui s'est tenu à Charm El-Cheikh les 30 juin et 1er juillet derniers au Premier ministre angolais, Fernando Dos Santos, au vice-président du Botswana et au chef de la diplomatie nigériane, qui ont contesté sa légitimité en est une preuve. (Voir JA n° 2478 du 6 au 12 juillet 2008).
En Afrique, il faut avouer que le scénario est accablant : à part quelques rares exceptions, ils arrivent au pouvoir ou s'y maintiennent par les armes, succèdent à leur défunt père dans un total mépris des dispositions constitutionnelles de leur pays et j'en passe. Ils règnent en despotes et maîtres absolus, organisant tous les cinq ou sept ans des simulacres d'élections pour apparaître aux yeux de la communauté internationale comme des démocrates et se taillant une constitution sur mesure pour éviter ce qu'ils appellent les « pièges » de la démocratie. Robert Mugabe semble vouloir résumer la démocratie à une tenue régulière d'élections. Il est bien naïf de penser que cela suffisait pour convaincre de l'existence d'une démocratie. A quoi ça sert d'organiser régulièrement des élections si elles ne sont ni libres ni transparentes ? A dépenser l'argent qu'on n'a pas et laisser crever son peuple ?
La démocratie renferme d'autres pans comme la liberté d'expression et de réunion, le liberté de presse, le multipartisme, bref, le respect et la promotion des droits humains fondamentaux, ce qui est loin d'être le cas dans beaucoup de pays en Afrique. Ces hommes "matchos" et pitoyables - car il n'y a pas de femme dictateur en Afrique - ne sont même pas capables d'organiser des élections libres et transparentes ou en tout cas ne veulent pas. Donc, si les trois juges de la Chambre préliminaire de la Cour Pénale Internationale n'accédaient pas à la demande du juge Moreno-Ocampo et que par conséquent el-Béchir ne soit jamais arrêté un jour, cela constituerait un précédent dangereux pour tous les pays africains à la tête desquels des dictateurs font la pluie et le beau temps. Par contre, si les trois juges estiment que les chefs d'accusation et les preuves présentés par Luis Moreno-Ocampo sont suffisamment solides que pour lancer un mandat d'arrêt international contre el-Béchir, alors on aura secoué le baobab (gigantesque arbre du Sénégal) : Un président africain en exercice, déchu de ses fonctions parce que rattrapé par la justice Internationale, l'idée me plaît assez bien.
Avant lui Charles Taylor avait été officiellement accusé en mars 2003 et s'est exilé un mois plus tard au Nigeria où il vivait depuis plusieurs années. Ce n'est qu'en mars 2004, alors qu'il tentait de s'enfuir au Cameroun, qu'il a été arrêté et extradé dans son propre pays la Sierra Leone, qu'il a pillé d'abord en tant que chef rebelle et ensuite en tant que président. C'est un des gros problèmes effectivement en Afrique. Ces voyous savent qu'ils peuvent compter sur la complicité d'autres chefs d'état voyous pour échapper à leur destin de criminel. Si Omar el-Béchir venait à être arrêté chez lui au Soudan (ce qui est peu probable) ou dans un autre pays d'Afrique où il se serait rendu - ce qui, il faut le reconnaître, est possible tant une poignée de chefs d'états africains en ont ras-le- bol et ne s'y opposeraient peut être pas). Seul problème évidemment, el-Bechir les boycotterait comme il bouderait le reste du monde si un mandat d'arrêt international venait à être délivré contre lui. En tout état de cause, son arrestation sonnerait comme une alerte pour ses pairs africains qui comprendront une fois pour toute qu'à tout moment, ils peuvent être emmenés à répondre de leurs actes devant la justice internationale.
J'entends certains hauts responsables africains comme Jean Ping, Président de la Commission de l'Union africaine et ancien Ministre des Affaires étrangères du président Gabonais Omar Bongo, dire que « La justice internationale est à géométrie variable. Elle ne s'attaque qu'aux dirigeants des pays faibles » Soit. Mais l'Afrique a trop longtemps brillé par son incapacité à résoudre ses propres problèmes. L'hypocrisie des uns et des autres périra l'Afrique. Il était inconcevable de voir certains chefs d'états africains soutenir Robert Mugabe lors du dernier Sommet de l'UA en Egypte. Ils trouveront la réponse à leur attitude dans ce vieil adage qui dit que « ceux qui applaudissent au mal sont aussi coupables que ceux qui le commettent ». Oui, mais le problème c'est que tout le monde tire le diable par la queue et qu'il règne entre chefs d'états africains (pas tous heureusement) une complicité qui n'a d'égal que les millions d'Africains tuées ou déplacées dans des conflits armés pour la conquête du pouvoir, dans des querelles ethniques alimentées par des protagonistes pour arriver à leurs fins mais qui évidemment n'ont aucun fondement.
Hissène Habré, ancien président du Tchad (1982 - 1990), renversé par Idriss Déby Itno (l'actuel président) le 1er décembre 1990, coule toujours des jours tranquilles au Sénégal malgré les avancées (maigres) dans le dossier qui devra conduire à son jugement. Qu'à cela ne tienne. Si les Africains, à travers les instances judiciaires de l'UA ne veulent pas faire justice entre eux, je trouve normale que la justice internationale, dont les Etats africains sont souvent les premiers à ratifier les traités, et qui est là non pas pour se substituer à la justice de ces pays mais palier autant que faire se peut aux manquements des Etats qui adhèrent à ses lois et principes, fasse le travail à leur place. J'ai confiance aux peuples d'Afrique qui survivront malgré tout aux pires ennemis de l'Afrique (ses dirigeants) et comme le disait Frédérique Briard, journaliste pour l'hebdomadaire Marianne et auteur d'une biographie du chanteur de reggae Tiken Jah Fakoly : « Une autre Afrique existe que celle, misérabiliste, mise en exergue par les médias occidentaux. Elle est dynamique, motivée, bouillonnante d'énergie et d'ingéniosité, tournée vers l'avenirs ».
(*) Journaliste et Spécialiste en Droits de l'Homme
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