Le Potentiel (Kinshasa)

Mauritanie: Coup d'Etat en Mauritanie

Pierre Emangongo & Bienvenu Ipan

7 Août 2008


Kinshasa — L'Afrique des « généraux » a la peau dure

Le président mauritanien Sidi Ould Cheikh Abdallahi et son Premier ministre Yahya Ould Ahmed Waghef ont été arrêtés, le mercredi 6 août, à Nouakchott par des militaires lors d'un coup d'Etat. Ce putsch risque de déstabiliser la Mauritanie et plusieurs pays du Maghreb et mettre en péril la démocratie en Afrique.

Le président mauritanien Sidi Ould Cheikh Abdallahi et son Premier ministre Yahya Ould Ahmed Waghef ont été arrêtés, le mercredi 6 août, à Nouakchott par des militaires lors d'un coup d'Etat, ont rapporté plusieurs organes de presse dont AFP et Reuters citant des sources sécuritaires mauritaniennes.

Le chef de l'Etat, premier président démocratiquement élu (en mars 2007) depuis l'indépendance du pays en 1960, a été emmené dans un lieu inconnu, et le chef du gouvernement dans une caserne près de la présidence, selon ces mêmes sources. La radio et la télévision nationales ont cessé d'émettre mercredi après que des militaires en eurent chassé le personnel, ont indiqué des témoins, qui ont fait état de mouvements de troupes dans la capitale mauritanienne.

L'armée a bloqué dans la matinée les accès à la présidence, empêchant les fonctionnaires d'y accéder. Ce putsch a été confirmé par la fille du président mauritanien Sidi Ould Cheikh Abdallahi . Celle-ci a, dans un entretien à la radio RFI , fait savoir que c'est un «coup d'Etat en bonne et due forme».

«Le président vient d'être arrêté par un commando (de militaires), qui est venu le chercher, l'arrêter ici et l'emmener», a déclaré Amal Mint Cheikh Abdallahi, qui s'exprimait depuis la présidence à Nouakchott.

Le Conseil d'Etat constitué par les putschistes et dirigé par l'un des officiers limogés, l'ancien chef de la garde présidentielle, Mohamed Ould Abdelaziz, a, à en croire Reuters, annoncé qu'Abdallahi n'était plus chef de l'Etat et a annulé le décret de ce dernier limogeant Abdelaziz et les commandants de l'armée et de la gendarmerie. Le communiqué numéro 1 du Conseil a été retransmis par la chaîne de télévision Al Arabiya, basée dans le Golfe. Les putschistes, renseigne RFI, ont ordonné la fermeture de l'aéroport international de Nouakchott.

Selon les observateurs, le général Ould Abdel Aziz serait derrière la fronde des députés et sénateurs qui ont claqué la porte du parti au pouvoir lundi, accentuant la crise politique que connaît le pays.

DECISIONS FACHEUSES

Le président déchu Sidi Ould Cheikh Abdallahi est, d'après des témoignages concordants, victime de sa propre mal gouvernance. On lui reproche d'avoir excellé dans la prise des décisions qui ont, maintes fois, provoqué la grogne de plusieurs couches sociales.

C'est dans ce contexte qu'il conviendra d'inscrire le changement intervenu à la tête de l'armée, conduisant au coup de force qui vient de changer le paysage politique en Mauritanie.

«Par sa décision portant éviction des généraux, il s'est attaqué de front à l'armée qui a réagi pour le déposer et, en quelque sorte, il fait les frais de ses mauvaises décisions», a estimé le député d'Atar (Nord) cité par l'AFP. Sidi Mohamed Ould Maham a lancé un appel aux nouvelles autorités militaires «pour préserver les institutions en place et l'esprit de la démocratie en vigueur. «Le président n'a fait ces derniers temps que bloquer le fonctionnement normal des institutions, notamment le Parlement dont il a empêché une session extraordinaire qui devait traiter de questions importantes pour l'avenir du pays», a-t-il ajouté.

Lundi, 25 députés et 23 sénateurs avaient annoncé leur démission collective du Pacte national pour la démocratie et le développement (PNDD), la formation présidentielle. Sidi Mohamed Ould Maham avait alors lu une déclaration sévère: «Le processus démocratique a été dévié de son cours normal», accusait-il, évoquant un «détournement des deniers publics et la gabegie». Les députés «frondeurs» avaient publié mardi soir un communiqué dans lequel ils menaçaient de quitter la majorité présidentielle pour rejoindre l'opposition si le président ne rectifiait pas ses positions. Certains commentateurs avaient vu cette spectaculaire démission collective comme une action dirigée directement contre le chef de l'Etat. Ces députés contestataires avaient auparavant demandé la création d'une commission d'enquête parlementaire visant la fondation de l'épouse du président, accusée de détournements de fonds publics. Selon les observateurs, le général Ould Abdel Aziz, chef d'état-major particulier du chef de l'Etat et chef de la garde présidentielle, limogé mercredi matin par le président avant de prendre la tête des putschistes, serait derrière la fronde des députés et sénateurs qui ont claqué la porte du parti au pouvoir lundi.

CONDAMNATIONS INTERNATIONALES

Ce coup de force des militaires mauritaniens n'a pas laissé indifférents les défenseurs des valeurs démocratiques. La France, l'ancienne puissance colonisatrice, a été parmi les premiers à monter au créneau pour souligner mercredi son attachement à la «stabilité» de la Mauritanie.

A Paris, le ministère français des Affaires étrangères a indiqué suivre la situation «avec la plus grande attention», «en liaison avec l'ensemble» des partenaires de la France. «Des mesures sont prises localement pour veiller à la sécurité des ressortissants français. Des recommandations de sécurité vont être diffusées en fonction de l'évolution de la situation», a ajouté le Quai d'Orsay.

En plus, le Commissaire européen au développement Louis Michel a, à l'instar de la France,condamné ce coup de force et demandé le retour de l'ordre constitutionnel . Faute de quoi, il a brandi la menace de suspendre l'aide financière européenne à la Mauritanie.

Par ailleurs, l'Union africaine (UA) qui se bat bec et ongles pour rétablir la démocratie sur le continent, a condamné également ce coup de force et réclamé le retour à la légalité constitutionnelle. «L'Union africaine, qui, en collaboration avec ses partenaires au sein de la communauté internationale, a fortement accompagné le processus de retour à l'ordre constitutionnel et appuyé la transition remarquable qui a conduit à la mise en place d'institutions démocratiques en Mauritanie en mai 2007, condamne ce coup d'Etat et exige le rétablissement de la légalité constitutionnelle», indique un communiqué diffusé dans la capitale éthiopienne, siège de l'UA. Le Président de la Commission de l'Union africaine, Jean Ping, «suit avec une grave préoccupation l'évolution de la situation en Mauritanie» et «réitère le rejet par l'UA de tout changement anticonstitutionnel de gouvernement et de toute tentative de prise du pouvoir par la force», poursuit le communiqué. M. Ping «a décidé de dépêcher à Nouakchott le Commissaire à la paix et à la sécurité (CPS), l'Ambassadeur Ramtane Lamamra, pour s'enquérir de l'évolution de la situation et aider à promouvoir un règlement pacifique de la crise», précise l'UA.

STABILITE ET DEMOCRATIE REMISES EN CAUSE

Le putsch militaire qui vient de déposer l'ancien président Sidi Ould Cheikh Abdallahi est, de l'avis de plusieurs personnalités, contraire à l'esprit d'Alger qui va en guerre contre l'accession au pouvoir par des moyens non démocratiques. Mais ce changement de pouvoir à Nouakchott risque, selon un analyste, d'entraver la stabilité de la Mauritanie et des autres pays voisins en l'occurrence l'Algérie et le Maroc. Car, s'il faut le rappeler, le président déchu a été fortement critiqué notamment à cause des attentats terroristes revendiqués par Al Qaïda au Maghreb islamique.

Ce qui prouve qu'une confusion politique dans ce pays réconfortera les réseaux terroristes pour déstabiliser les pays du Maghreb.

Par ailleurs, le renversement du premier président mauritanien élu démocratiquement symbolise la mort de la démocratie dans ce pays de l'Afrique de l'ouest. Ce qui relance la lancinante question sur l'avenir de la démocratie en Afrique. Une question qui vaut son pesant d'or pour la simple raison que du Nord au Sud et de l'Ouest à l'Est du continent africain, la démocratie est menacée par des simulacres des élections , reconduisant au pouvoir des dictateurs conspués par les peuples et portés à bras-le-corps par les puissances étrangères impérialistes. Elle est également menacée par des personnalités décidées à tenir les rênes du pouvoir au bout du canon et par des dirigeants qui ambitionnent une présidence à vie. Ces derniers vont à l'école de Nicolas Machiavel pour utiliser tous les moyens et plus particulièrement la révision constitutionnelle afin de pérenniser leur pouvoir.

Eu égard à ce qui précède, l'Afrique a actuellement besoin d'une renaissance politique et plus précisément d'une nouvelle classe de dirigeants pétris de la culture démocratique afin de promouvoir la démocratie et la bonne gouvernance.

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