Inter Press Service (Johannesburg)

Sierra Leone: Les commandants des ex-rebelles attendent leur jugement

Lansana Fofana

12 Août 2008


Les dernières discussions au sujet du long procès de trois ex-commandants du Front révolutionnaire uni (RUF) se sont achevées à Freetown, ouvrant ainsi la voie à leur jugement qui est attendu avant la fin de cette année.

Le procès des trois -- Issa Sesay, Morris Kallon et Augustine Gbao -- a commencé depuis juillet 2004, après leur arrestation et leur mise en accusation par le Tribunal spécial pour la Sierra Leone appuyé par l'ONU, pour 18 charges de crime de guerre, crime contre l'humanité et de violations graves du droit humanitaire international.

L'ancien président du Libéria, Charles Taylor, accusé d'avoir aidé le RUF en échange des soi-disant "diamants du sang", comparaît aussi devant le Tribunal spécial. Pour des raisons de sécurité, son procès se déroule à La Haye, aux Pays-Bas.

Quatre ans après leur démarrage, les procès présentent encore un très grand intérêt pour le public, car les gens attendent que justice soit faite. Au début de cette année, le tribunal a condamné deux groupes de chefs de milices, deux de la Force civile de défense (CDF) pro-gouvernementale et trois du Conseil révolutionnaire des forces armées (AFRC). L'AFRC est un groupe dissident de l'armée nationale, qui a renversé le gouvernement civil élu par un coup d'Etat en mai 1997, et qui est resté au pouvoir pendant neuf mois avant d'être renversé à son tour par une force d'intervention régionale dirigée par le Nigeria.

Jabati Mambu, un homme de 25 ans dont la main droite a été coupée au niveau du poignet par les forces rebelles lorsqu'elles ont envahi Freetown en janvier 1999, reste encore amer : "Je veux que les trois commandants du RUF soient jugés. J'étais écolier au moment où j'ai été capturé par les rebelles et amputé sans pitié. Actuellement, la plupart des rebelles ont été réhabilités et ont reçu une formation alors que d'autres amputés et moi languissons avec nos cicatrices", dit-il.

Il ajoute : "Nous sommes informés des importants dons qui nous sont destinés, mais nous ne les recevons jamais. C'est simplement trop injuste. Si ces gens sont châtiés, ce sera justice faite pour nous les victimes".

Certaines des dépositions faites par les témoins ont été horribles : tueries, viols massifs, mutilation de parties du corps et cannibalisme. Les témoins ont révélé que des combattants ont éventré des femmes enceintes, attaqué des civils et tranché leurs membres, enfermé des familles entières dans leurs maisons et mis le feu, abattant sur-le-champ tout individu qui tentait de s'échapper.

En 1999, le RUF a signé un accord de paix avec le gouvernement du président d'alors, Ahmad Tejan Kabba, et s'est transformé en parti politique; mais trois ans plus tard, le parti a lamentablement échoué aux élections multipartites car il a perdu la course à la présidence et n'a même pas réussi à décrocher un seul siège au parlement.

Un processus de réconciliation a été enclenché, ce qui a permis d'accorder une amnistie générale à tous les combattants de factions. Mais un accord conclu entre le gouvernement sierra léonais et les Nations Unies en 2002 a abouti à l'installation du "Tribunal spécial" chargé de juger "les premiers responsables" des crimes odieux commis au cours de la guerre civile.

Le président de la Coalition des organisations de la société civile, Charles Mambu, dans un entretien avec IPS, se plaint : "Les populations de la Sierra Leone ont besoin de réconciliation. Cependant, les atrocités commises par le RUF méritent d'être sanctionnées avec la dernière rigueur. Ce pays ne peut plus cautionner l'impunité car nous ne voulons pas que notre sale passé immédiat se répète".

Le RUF ne bénéficie pratiquement d'aucun soutien dans le pays. Certains de leurs chefs, qui ont échappé à la mise en accusation par le tribunal spécial, sont aujourd'hui contrits. Eldred Collins, ancien porte-parole du mouvement, implore la clémence pour ses camarades en détention.

"Nous avons conclu un accord de paix et la guerre a pris fin. Je ne pense pas que le procès de ces trois messieurs par le tribunal spécial respecte vraiment l'esprit de la réconciliation nationale. Je pense qu'on devrait les libérer et passer l'éponge", affirme Collins.

Cependant, Collins ne peut pratiquement pas oser émettre de telles opinions ouvertement; pas lorsque environ 10.000 amputés et blessés de guerre sont exaspérés par le fait que le gouvernement et les donateurs aient organisé des formations à l'intention des ex-combattants en guise de dédommagement, alors que les victimes attendent toujours de bénéficier de ce type de programme.

Les deux premiers procès des membres de la CDF et de l'AFRC se sont soldés par des peines allant de six à 50 ans.

Le porte-parole du tribunal, Peter Anderson, souligne : "Le tribunal (spécial) a un accord avec certains pays de la région qui ont promis de mettre à sa disposition des infrastructures de détention pour ceux qui sont condamnés. Ces infrastructures doivent être conformes aux normes internationales puisque dans leur état actuel, les prisons de la Sierra Leone ne respectent pas ces normes; par conséquent, ceux qui sont jugés coupables devraient purger leurs peines à l'extérieur de la Sierra Leone".

Les prisons de la Sierra Leone ne sont pas conformes aux normes internationales notamment dans les domaines de l'alimentation, l'hébergement et les équipements de loisirs. Anderson attire aussi l'attention sur les multiples évasions de prisonniers qui ont lieu dans le pays, la plupart du temps, impliquant des rebelles ou des militaires renégats armés qui forcent les portes des prisons pour libérer leurs camarades. La peur de voir des criminels de guerre condamnés s'échapper de prison hante beaucoup de Sierra Léonais.

Abdul Sesay, un mécanicien garagiste âgé de 45 ans, qui a perdu quatre membres de sa famille lorsque les rebelles ont attaqué la capitale Freetown en janvier 1999, affirme : "Je ne pense pas qu'il soit sage de garder ces gens-là dans nos prisons. Ils sont très dangereux et nous avons été témoins d'incidents au cours desquels les portes des prisons sont forcées pour libérer des criminels irrécupérables qui se mettent encore à semer la terreur parmi nous. Qu'ils purgent leurs peines ailleurs; cela me mettra à l'aise".

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