Asma Drissi
27 Août 2008
A peine une dizaine de jours que Elyès Zrelli nous a brutalement quittés, que toute la famille du cinéma a tenu à lui rendre hommage. Et quoi de plus naturel pour lui témoigner tout l'amour et la gratitude qu'on lui voue que de projeter son seulet unique court kif ma yerjaâ el Fartatou (coming soon).
Discret et sincère, le court-métrage d'Elyès Zrelli, était à son image. Une image gravée dans nos mémoires du mec souriant et toujours disponible pour servir sa passion, le cinéma. «Coming soon» n'est pas un film anodin, il est touchant par sa sensibilité qui met en avant la condition précaire et incertaine de tous ceux qui ont fait le même choix que lui, tous ceux qui ont succombé à la tentation de la caméra et des ambiances de tournage.
En ces temps là, Elyès n'a pas choisi le silence entre deux tournages, il voulait partager son angoisse et sa passion avec les siens et avec le public aussi à travers un film.
L'attente
Que devient-on lorsque la dernière séquence est en boîte, comment vit-on quand on a hâte de rentrer chez soi, rejoindre les siens et une fois à la maison, on attend impatiemment que le téléphone sonne?
Elyès Zrelli a vécu tout au long de sa courte vie cet état pleinement, intensément, et il avait tant à donner encore, mais le sort en a voulu autrement. Fatalement, il n'y aura pas un autre «coming soon» pour Elyès et ceux qui l'ont connu de près ou de loin, mais il sera pour tous ce papillon qui reviendra à chaque fois qu'on annoncera «silence, ça tourne!».
La soirée se poursuit comme Elyès l'aurait aimé avec un grand film qui lui aurait certainement plu: Gomorra de Matteo Grarrone, prix spécial de jury à Cannes 2008.
Ce fut une des rares fois où nous avons eu le droit de découvrir un film de cette qualité, à peine après deux mois de sa consécration, un film aussi bouleversant de réalisme. Un massacre dans un salon de beauté. Un comptable qui collecte de l'argent pour le redistribuer à des râleurs. Des jeunes qui jouent à Scarface puis volent des Jamaïcains, ou sont enrôlés comme guetteurs. Des petits embrigadés pour transporter de la coke. Ainsi va le quotidien de la mafia napolitaine...
Le pouvoir, l'argent et le sang. Telles sont les valeurs que les habitants de la province de Naples et de Caserte doivent affronter chaque jour.
En fait, presque toujours, les gens n'ont pas le choix, presque toujours ils sont forcés d'obéir aux règles du Système, la Camorra.
Il faut avoir une sacrée chance pour pouvoir seulement penser à mener une vie "normale".
Et, dans ce paysage de violence, dans ce monde impitoyable, apparemment loin de la réalité, mais en fait profondément ancré dans ce pays, cinq histoires s'entrecroisent.
Une réalité tellement crue qu'elle nous donne froid au dos. Pourtant c'est réel, et ça se passe à une heure à peine de chez nous. La Camorra napolitaine est mille fois plus dangereuse que la mafia sicilienne, une pieuvre multi-tentaculaire qui se nourrit de toute sorte de trafic et d'activités "illicites".
Matteo Garrone s'est mis dans la gueule du loup avec un film coup de poing au même titre du livre éponyme du journaliste italien Roberto Saviano qui vit depuis la sortie du bouquin (un million d'exemplaires écoulés en Italie, une trentaine de traductions) sous la protection rapprochée de la police italienne. Le livre en soi est un beau coup de pied dans la fourmilière, le film l'est tout autant.
A travers différentes histoires de quelques personnages, les activités de la Camorra sont mises à nu, un système auquel il est inimaginable d'échapper.
La Camorra contrôle tout: les vivants et les morts, les vieux et les jeunes, les invalides et les femmes, la nourriture et les déchets toxiques, la mode et les armes, et bien entendu la drogue. Et pour cause. Ce système fonctionne avec une seule loi «si tu n'es pas avec, tu ne peux qu'être contre». Personne ne peut être contre la Camorra. Garrone installe son film dans un décor étrange, une sorte de banlieue, un no man's land, en dehors du temps et de l'espace. Ses acteurs viennent pour la plupart du théâtre qu'ils ont pratiqué en prison. Les rues sont austères, la peur est au quotidien et la mort omniprésente.
Dans un style vif, le cinéaste a tourné sur les lieux même de l'action, avec des acteurs non professionnels. Sa grande force est d'avoir relié les histoires entre elles, grâce à des passerelles qui agissent comme des hyperliens et finissent par composer virtuellement un tableau plus grand à l'échelle de toute l'Europe, il mène son histoire à travers le parcours (quelques jours) de cinq personnages: le comptable qui rend visite aux familles alliées et leur verse des salaires selon leur contribution, le styliste qui se déplace dans le coffre d'une voiture pour former des ouvriers clandestins chinois dans un atelier de confection, le petit garçon qui se retrouve obligé de choisir son camp avant terme, les deux adolescents qui veulent jouer aux caïds, la femme qui se retrouve dans la rue à cause de son fils qui a eu la malchance de dire non.
Entre ces histoires, des ponts se jettent pour que tous ces destins deviennent des destins croisés. Le sang, la criminalité, des vies brisées sont le lot de tous les jours.
Garrone nous présente avec ce film une anti-thèse du parrain et de Scarface. Pour lui, la Camorra n'a pas de visage. Ni celui de Brando, ni de Al Pacino et encore moins d'Andy Garçia. Elle n'est pas une personne. Elle est la couleur de l'argent et l'odeur du sang... La forme la plus sauvage du capitalisme qui cherche le profit immédiat au détriment de l'humain.
Cette idée conductrice se dégage de la mise en scène et des choix esthétiques du cinéaste: le dépouillement du cadre, la légèreté de la caméra, le sarcasme des dialogues et ce vide qui nous donne le vertige comme si on sautait dans le vide de haut... de très haut.
Gamorra n'éradiquera certainement pas la Camorra, mais il informe, alerte, éveille, dans un superbe geste de cinéma citoyen, et de cinéma tout court.
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