5 Septembre 2008
revue litteraire
Le livre intitulé "l'esclavage dans les sociétés lignagières de la forêt ivoirienne" est une réflexion anthropologique de Harris Memel-Fotê jetant un regard critique sur l'esclavage comme "relation d'inégalité et d'instrumentalisation" (p.148). L'auteur prévient le lecteur que cette recherche a été "motivée par une exigence politique et une insatisfaction philosophique" (p.38). En effet, produit du système politique odjukru (le système des classes d'âge dans une société sans Etat), il pense, dès son jeune âge, la société comme un système égalitaire ou démocratique.
Témoin de la violence coloniale française, il est convaincu qu'il faut combattre le procès de réification absolue, d'où qu'il vienne. Comme compagnon de l'Aventure 1946, philosophe de la civilisation et militant du panafricanisme, il décide de questionner les sociétés lignagères de la forêt ivoirienne sur leur conception de l'être humain, à partir de la pratique de l'esclavage. Memel-Fotê, c'est l'anthropologie faite homme au secours des sous-sols de l'humanité.
Les premières pages (pp.7-13) de ce travail immense (1009 pages) sont celles du préfacier - Emmanuel Terray qui affirme sans ambages que l'oeuvre de Memel-Fotê constitue "un véritable tournant".
L'ouvrage est certes volumineux, mais il se lit facilement en termes de démonstrations factuelles et d'agencement logique et chronologique tout au long des quatre parties dont il se compose (avec au total, 13 chapitres) : Première partie: Question de méthode: les options préliminaires (pp.65-249); Deuxième partie: Le procès de production d'esclaves: nature, formes et aperçu historique (pp. 251-519). Troisième partie: Les esclaves dans la société: exploités absolus et instruments de glorification (pp. 5,525-802) ;
Quatrième partie: Les effets de l'esclavage et la signification de sa croissance au XXème siècle (pp. 803-956).
Quelle est alors la substantifique moelle de ce monument scientifique sorti de la "clandestinité" grâce au flair, à la ténacité et à la générosité d'amis, de donateurs et condisciples de l'auteur ? Avant de répondre à cette question, Harris Memel-Fotê présente le bien-fondé de son entreprise: l'intérêt que les sciences sociales portent à la question de l'esclavage est allé croissant dans la seconde moitié du XXème siècle, certes, mais cette énorme bibliographie révèle, entre autres, deux faits: d'une part, "une négligence générale de la question de l'esclavage tel qu'il a pu exister dans les sociétés sans Etat ( .... ); d'autre part, une vision passablement idéaliste de cet esclavage" (p.14). Pourquoi?
Cette négligence et cette idéalisation prennent leur racine "dans la disqualification épistémologique dont les sociétés sans Etat étaient globalement l'objet, et qui a accompagné la genèse de l'Etat moderne et son dérivé, l'impérialisme colonial" (p.16). Comme le prétendent les théoriciens du primitivisme, l'esclavage n'existe que dans les sociétés à Etat; les formes d'esclavage qui existeraient dans les sociétés sans Etat n'auraient rien à avoir avec l'esclavage de type bourgeois. Pour l'auteur, les euphémismes tels que "l'esclavage domestique", "le captif de case" jouent un rôle de masquage idéologique (p.37).
Par son étude, Harris Memel-Fotê a voulu, par conséquent, procéder à un dévoilement des pratiques qu'on nous cache (pp. 13-65): il s'attaque à l'angélisme dont font preuve aussi bien les africanistes du "dedans" que du "dehors".
C'est alors qu'il introduit le lecteur au coeur du débat méthodologique et/ou conceptuel (pp. 67-249). Dans cette entreprise de mise en ordre des idées, des mots et des faits, Harris Memel-Fotê interpelle et apprécie, selon les points de vue auxquels il se place, tour à tour, Aristote (pp. 73-119), Kwame Nkrumah (pp.121-150) et Karl Marx (pp.151-187). Dans le chapitre Il de cette première partie, il délimite son champ d'étude dans sa triple dimension géographique, historique et socio anthropologique (pp. 189-249). De 1970 à1988, l'auteur a parcouru au total 9 sociétés lignagères : Abe, Abidji, Abure, Alladian, Bété, Dida, Kwéni (Gouro), Neyo et Odjukru.
La deuxième partie est consacrée au procès de production d'esclaves. Harris Memel-Fotê en présente d'abord la nature (la personne humaine selon les sociétés considérées), ensuite le produit, enfin la spécificité : ici, on retient que l'homme est une marchandise vendue sur le marché des esclaves par son propriétaire à un acquéreur, mais qu'il s'agit surtout d'un commerce sans marché localisé s'opérant sur le mode de la clandestinité (p.383). Les conditions générales et les formes de ce procès (la vente excommunatoire, la vente prédatoire), tout comme les modalités d'acquisition et les prix des esclaves, ont été minutieusement étudiése. Et le bilan du processus en question ?
Contrairement à la société bété dont la population des esclaves apparaît insignifiante, les zones côtières, lagunaires et savanières ont vu s'accroître leur volume démographique. Mais quelle est la genèse de l'esclavage?
Pour Harris Memel-Fotê, "le commerce d'esclaves" est un procès ancien, antérieur au XVIIIème siècle. L'auteur soutient que ce procès a constitué, à l'origine, un choix contre d'anciennes pratiques indigènes de caractère pénal et militaire. Il indique que ce procès est demeuré continu dans l'hinterland, du XVIIIème au XXème siècle" (p.469)
Dans la troisième partie de l'ouvrage (pp.521-802), Harris Memel-Fotê décrit de façon poignante la chosification de l'homme africain par son "frère". Les esclaves sont, en effet, exploités comme force de travail, comme moyens de reproduction de la force de travail et comme instruments de glorification qui devraient accompagner leurs maîtres dans l'au-delà. Il en est ainsi parce que les esclaves sont considérés idéologiquement comme des êtres inférieurs aux cadets sociaux des sociétés étudiées. Il est, cependant, des exceptions qui confirment la règle de l'infériorité absolue: les rédemptions (Section III, pp.553-573). De quoi s'agit-il?
Dans les sociétés considérées, les rédemptions ont reposé sur la plupart des valeurs qui expriment les fonctions essentielles de la vie: le savoir, le courage, la beauté, le talent. Deux modalités essentielles caractérisent le processus de rédemption: la promotion au rang du commun et la promotion au rang de chef. Les nombreux exemples qu'il donne (Dagui Séri, de Lobia, Gudé Titiku, Gbassi, en pays bété ; Kwadjo Trazié, de Sakada, en pays gban ; Gnagne Kaku, de Kpanda, en pays odjukru ; Nassu à Morié, en pays abè, etc.) montrent à quel point nul ne peut être intégré par un groupe s'il ne contribue au progrès de ce dernier. En effet, si un esclave d'origine kwéni (ici, Guédé Titiku ou Guédéle-Noir) a pu être intégré dans une famille bété du village de Gbassi, dans la sous-préfecture actuelle de Guibéroua ; s'il a pu être promu au rang de chef après la mort de son maître, c'est parce qu'il "se révéla thérapeute capable de réduire les fractures: c'était "un homme dont la bonté complète la beauté" (p.566).
En tout état de cause, les esclaves sont des déchets sociaux, c'est-à-dire des êtres de statut inférieur exploités comme moyen de procréation et de production et comme instrument de glorification. L'auteur a décrit avec force détails toutes les formes d'immolation ou de chosification absolue (pp. 709-738). Est-ce à dire que ces hommes-marchandises se fussent toujours résignés dans la déshumanisation sans la moindre résistance ? Non, répond Harris Memel-Fotê qui donne là aussi des exemples de refus de la réification ; résistances qui ont provoqué toutes sortes de sanctions.
Enfin, dans la quatrième et dernière partie, Harris Memel-Fotê dresse le bilan de l'esclavage en soulignant quatre choses essentielles: au plan idéologique, on assiste à la naissance d'une nouvelle idéologie, l'idéologie de l'esclavage. Au plan politique, Memel-Fotê fait remarquer que le phénomène n'a entraîné que des modifications insignifiantes aux nouvelles hégémonies. Au plan démographique, il constate une miscégénation des populations. Enfin, au plan symbolique, l'esclavage a eu comme effet "a survivance de l'idéologie à l'institution. Encore que cette survivance comme souvenir présente un intérêt historiographique, l'idéologie apparaît cependant et surtout comme une idéologie de caractère politique, un recours des nostalgiques, arme symbolique dans le discours des luttes présentes, arme réactionnaire s'il en est, arme qui résurgit contre les avancées démocratiques de la société politique" (p. 919).
En d'autres termes, le passé n'est pas passé, il est au présent et Harris Memel-Fotê nous, aide ici à comprendre pourquoi les aristocraties contemporaines du sang et de l'argent se dressent si violemment et par tous les moyens contre la démocratie, c'est-à-dire la mobilité économique, politique, sociale et culturelle.
Be the first to Write a Comment!
Copyright © 2008 Notre Voie. Droits de reproduction et de diffusion réservés. Distribué par AllAfrica Global Media (allAfrica.com). Pour tout commentaire ou demande d'autorisation de reproduction ou de diffusion, contactez directement le propriétaire des droits en cliquant ici.
AllAfrica collecte et indexe du contenu provenant de plus de 125 organes de presse d'Afrique ainsi que de plus de 200 autres sources d'informations et de nouvelles. Les pourvoyeurs d'informations de AllAfrica gardent l'entière responsabilité éditoriale de leur production. Les articles et documents identifiant AllAfrica comme source sont produits ou commandés par AllAfrica.