La Presse (Tunis)

Tunisie: Mûsîqât-Bouchnaq et Manarat en ouverture de Mûsiqât-Ou comment défier le chant soufi

Khaled Tebourbi

9 Septembre 2008


En créant Manarat, apologies «libres» des saints de Tunisie, Lotfi Bouchnaq a relevé le défi du patrimoine nouveau. Le chant soufi, autant que le malouf et la musique des régions, ne peut survivre en se répétant, tel quel, à l'infini. Conviction, innovation : la voie est désormais tracée. On attend, avec impatience les futures reprises. A coup sûr, cela volera encore plus haut.

Ouverture faste, samedi soir à «Ennajma Ezzahra», de la troisième édition de Mûsiqât avec au programme Manarat, dix apologies libres (Madhets) des saints de Tunisie, création de Lotfi Bouchnaq (musique et interprétation) et du trio de poètes (Slah Bouzaïane, Jalel Souidi et Imed Louerghi), en présence du ministre de la Culture et de la Sauvegarde du patrimoine et d'un nombreux public de mélomanes et d'initiés.

Engager une création nouvelle dans le chant soufi est un véritable défi, pour ne pas dire un risque absolu.

Le défi se rapporte à une tradition vocale et musicale fermement attachée à son répertoire ancien, pointilleuse, qui plus est, sur sa «sacralité», si ancrée dans la mémoire et l'écoute collectives qu'elle paraît comme définitivement hermétique à toute évolution ou innovation.

Il en est, du reste, ainsi de tous les arts dits du patrimoine. Le malouf est, pratiquement, une relique depuis toujours et rien n'indique encore qu'il se préoccupe de changer. Même chose pour le chant des régions qui ne consent, à peine, qu'à quelques arrangements de sonorités, jamais à des compositions ou des textes nouveaux.

Beaucoup plus que le malouf ou le chant des régions, le chant soufi (et particulièrement dans sa mouture populaire) est en liaison étroite avec ses prosodies et ses mélodies d'origine. On explique cela par la transmission orale séculaire, mais la grande vogue actuelle des hadhra a, pour ainsi dire, «exacerbé» la fidélité des publics, de sorte que des noubas et des slassels (suites) vieilles de plusieurs lustres pourtant, sont devenues quasiment intouchables.

La énième audace

Pourquoi Lotfi Bouchnaq a-t-il pris le risque d'affronter tous ces «interdits», et quel effet ont produit ses Manarat?

Rappelons d'abord que Bouchnaq n'en était pas, samedi, à sa toute première «audace». On se souvient sûrement de ses travaux sur le dawr et le mouachah, tout un répertoire presque créé et réalisé en collaboration avec Adem Fathi.

On se souvient aussi, en 1996, à Carthage, de sa remarquable expérience sur des oeuvres symphoniques.

La ligne de conduite est donc maintenue. La conviction de départ aussi. L'art soufi a posé, certes, définitivement ses bases sémantiques et artistiques, mais son répertoire n'est guère immuable. Telle est l'idée.

Les dix apologies nouvelles proposées à Ennejma Ezzahra en résultent directement. l'esprit poétique et l'espace modal (naghamat) du chant soufi sont préservés, mais le répertoire peut changer. On passe naturellement (où est le tabou ? interroge Bouchnaq) d'un patrimoine ancien à un patrimoine contemporain. continuité, créativité, historicité: à défaut, la tradition musicale est vouée à l'érosion, à la sclérose.

Les Manarat ont-ils réussi leur pari artistique ? se sont-ils élevés au niveau et à la noblesse de chants et de musiques de si longue date consacrés ?

Notre opinion : oui, absolument oui. nous avons, par- dessus tout, apprécié les compositions de Bouchnaq : savantes, savoureuses dans certains morceaux (ya chamaâ», éloge à Sidi Ben Aïssa) utilisations du maquàm tunisien spécifique et des rythmes du terroir. D'une façon générale, les musiques sont dans l'atmosphère et le style enraciné (Hank) du chant soufi populaire. Plus, par endroits et c'est d'un très grand intérêt, des mouvements, de courts phasés inspirés d'autres musiques (lyrique même dans la Madha de Sidi Belhassen). La richesse du background, de l'écoute chez Bouchnaq ne pouvait qu'y conduire. En pur bonheur. Sans offenser nulle tradition.

Les textes de Slaheddine Bouzaïane et Jalel Souidi (neuf pour eux deux), bien qu'un tantinet conformistes (prévisibles?) n'ont en aucun cas dérangé. Le souffle mystique classique est systématiquement présent, c'est l'essentiel, avec, il faut le souligner, quelques envolées de maîtres (Ya chamâa!, encore ou particulièrement la lamia de madhet Sidi Mahrez).

Digne de respect

En définitive, rien, quasiment rien dans les manarat qui puisse faire tiquer les spécialistes ou les puristes. Bien au contraire, si l'on regarde à l'extrême banalisation qui investit de nos jours la pratique du chant soufi, on peut affirmer que la nouvelle création de Lotfi Bouchnaq, a contribué à anoblir ce qui se dégrade à vue d'oeil.

Un travail digne de respect vraiment, auquel on doit ajouter, bien sûr, la grande qualité d'interprétation d'une voix hors pair (en dépit des difficultés de toutes sortes rencontrées avant et pendant le concert) et dont on attend, avec impatience déjà, les prochaines reprises.

Avec ces musiques, ces textes, avec cette magnifique chorale de l'ISM, avec le chant «label garanti» de Lotfi Bouchnaq, et un peu plus de rodage, les futures représentations de manarat voleront à coup sûr, haut, très haut.

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