Cameroun: Guillaume Oyono Mbia - Trois prétendants un mari (Théâtre), Yaoundé, éditions Clé

Jeunes et vieux peuvent-ils se réjouir ensemble ?

Trois prétendants ...un mari présente les efforts d'une famille villageoise pour marier Juliette, jeune collégienne, à la manière traditionnelle, c'est-à-dire " au plus offrant ". Juliette rentre du lycée pour apprendre qu'elle a un prétendant, Ndi, jeune paysan qui a déjà versé cent mille francs à ses futurs beaux parents. Ces derniers comptant sur les possibilités immenses que pourrait offrir le deuxième prétendant, Mbia, qui est fonctionnaire, décident de le substituer à Ndi. Celui-là affiche son importance, à l'admiration générale, par la parade fastueuse de sa prétendue munificence. C'est-là l'essentiel pour la vieille génération. Indignée, Juliette refuse constamment d'épouser l'un et l'autre parce qu'elle aime un jeune lycéen, Oko.

De plus, elle croit qu'elle aurait dû être consultée avant la conclusion de ce mariage inopportun...ce qui, naturellement, offusque les parents. Pour avoir gain de cause, Juliette vole les trois cent mille francs déjà versés pour financer son mariage avec son jeune ami, promettant par la suite d'épouser sur-le-champ " le premier venu qui [...] donnera trois cent mille francs ". Entre temps, l'incapacité du célèbre sorcier à découvrir le voleur met les villageois au désespoir ; il fallait trouver quelqu'un d'assez riche pour rembourser les deux prétendants qui, face à la voracité des vieux, renoncent à leur projet de mariage. Ecartant d'abord le marchand Tchetgen pour son ennuyeuse frugalité, la vieille génération intransigeante se résoudra enfin à accepter Oko, le jeune fiancé déguisé en " grand homme".

Pièce réaliste dont la couleur locale et le naturel de la diction ne manquent pas de frapper, Trois prétendants...un mari traite d'un sujet aussi actuel qu'important. Le mariage de Juliette ne sert en réalité que de prétexte au conflit des générations et à l'opposition entre modernisme et traditionalisme. Alors que la jeune génération, dont l'attitude est symbolisée par Juliette, cherche à individualiser l'amour et le mariage, et partant à les épurer des embarras financiers, tous les traditionalistes les considèrent comme une affaire de parents (au sens africain) de qui dépend le choix ultime des époux. Les jeunes veulent bien avoir le droit de choisir leur conjoint ; mais ce faisant, ils modifient la conception traditionnelle du mariage. Par contre les vieux comptent sur le mariage pour s'enrichir aux dépens des prétendants qui doivent dédommager généreusement les parents des efforts consentis pour élever les filles. Notons que la position de la jeunesse semble être appuyée par le gouvernement camerounais.

L'article 9 de la loi du 7 juillet 1966 affirme sans ambages que " le versement et le non versement total ou partiel de la dot [...] sont d'ordre public sans effet sur la validité du mariage. " Grâce à leur formation, les jeunes perçoivent bien le caractère rétrograde de certaines coutumes : pourquoi, par exemple, ne pas les consulter sur des affaires importantes qui les concernent ? La loi reconnaît la justesse de cette revendication : " il n'y a pas de mariage sans consentement des époux ". Et pourquoi empêcher la participation des femmes aux palabres ? Cependant, les vieux, préoccupés par la conservation des valeurs traditionnelles, résistent aux nouvelles tendances. Se confrontent donc deux visions divergentes du monde dont les sources sont enracinées respectivement dans la tradition et l'école nouvelle. Confrontés au désir des jeunes de suivre leur volonté, Abessolo se plaint : " les écoles ont tout gâté !tout,tout ".

On sent que l'auteur sympathise avec les jeunes, et qu'il souhaiterait l'émancipation des femmes et l'assouplissement des coutumes relatives au mariage. Mais le dénouement fantaisiste de la pièce indique que l'objectif premier d'Oyono Mbia est de divertir. Dans l'ensemble, il essaye de ridiculiser les efforts des vieux pour imposer un mariage incongru à Juliette. Par l'intermédiaire de la caricature, il se moque des fonctionnaires et des subalternes et se cause des sorciers ignorants qui exploitent la jobardise des crédules. Trois prétendants...un mari est une comédie qui, en bien des endroits rappelle, d'une façon frappante, les farces de Molière. Oyono Mbia emprunte beaucoup aux techniques moliéresques : répétition des mots, jeu verbal, sticomythie, quiproquo, malentendu, etc. La structure de la pièce est classique :le respect de la règle des unités doit être souligné. Mais le thème reste authentiquement africain et rappelle Sous l'orage de Seydou Badian.

Yaw Safo Boafo, in Dictionnaire des Å"uvres littéraires négro-africaines de langue française, Ed. Naaman, 1978

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